Longtemps marginalisées, les communautés Batwa s’imposent désormais comme des acteurs centraux de la gestion de la réserve, au croisement de l’écologie et de la reconstruction sociale.
Sur les hauteurs verdoyantes de la réserve naturelle de Bururi, au sud du Burundi, un changement discret mais profond est à l’œuvre. Là où les communautés Batwa vivaient autrefois en marge, dans des conditions précaires et sans reconnaissance foncière, une transformation silencieuse redéfinit aujourd’hui leur place dans l’espace social et écologique.
Ce basculement ne tient pas seulement à un projet de conservation. Il marque une recomposition plus large : celle d’une communauté longtemps exclue, désormais impliquée dans la gestion d’un territoire dont elle dépendait sans en maîtriser les règles.
De la survie en forêt à l’ancrage territorial

Pendant des décennies, les Batwa ont vécu dans une extrême vulnérabilité, dépendants des ressources forestières pour leur subsistance, sans accès sécurisé à la terre ni aux services de base. La forêt, à la fois refuge et contrainte, structurait un mode de vie marqué par l’instabilité.
L’initiative lancée en 2016, avec l’appui de partenaires internationaux dont l’organisation Land is Life, a introduit une rupture. En intégrant les Batwa dans les activités de restauration et de protection de la réserve, elle a ouvert un chemin vers la stabilisation économique et sociale.
Peu à peu, les revenus générés par ces activités ont permis aux familles de construire des habitations en dur, d’accéder à des terres cultivables et de s’inscrire dans une dynamique d’épargne collective. Sur certaines collines, des villages structurés ont émergé, symboles visibles d’un enracinement inédit.
De l’exclusion à la gestion de la forêt

Mais la transformation la plus significative est ailleurs. Elle réside dans le rôle désormais occupé par les Batwa au sein même de la réserve.
Recrutés comme agents de conservation, ils participent activement à la surveillance, à la restauration des écosystèmes et à la prévention des menaces, notamment les feux de brousse ou l’exploitation illégale des ressources. Leur connaissance du milieu, longtemps ignorée, devient un atout central.
Ce déplacement du statut — de populations perçues comme dépendantes de la forêt à acteurs de sa protection — redéfinit les équilibres locaux. La gestion de l’espace naturel n’est plus uniquement descendante : elle intègre désormais ceux qui en vivent au quotidien.
Une autonomie qui se construit au-delà de la forêt

L’impact du projet dépasse le cadre strict de la conservation. L’accès à des revenus réguliers et à des dispositifs d’épargne a permis aux communautés d’investir dans des activités complémentaires : agriculture, élevage, artisanat.
Des potagers familiaux se développent autour des habitations, tandis que des initiatives locales, comme des ateliers de couture ou des coopératives, contribuent à diversifier les sources de revenus. Cette évolution réduit progressivement la dépendance directe à la forêt.
Dans le même temps, l’accès à l’éducation s’améliore. Pour de nombreux enfants Batwa, longtemps exclus du système scolaire, l’école devient désormais une perspective concrète.
Un impact écologique mesurable

Cette implication accrue des communautés s’accompagne de résultats tangibles sur le plan environnemental. Des centaines d’hectares ont été restaurés, des micro-boisements ont été développés et des corridors écologiques ont été aménagés pour favoriser la biodiversité.
La pression sur la réserve a diminué, tandis que les pratiques évoluent vers une utilisation plus durable des ressources. Dans certaines zones, les infractions liées au braconnage ou à l’exploitation illégale sont en net recul.
La réserve de Bururi, qui abrite notamment des populations de chimpanzés, s’impose ainsi comme un exemple de gestion participative en mutation.
Un modèle en devenir

Fort de ces résultats, le modèle expérimenté à Bururi commence à être étendu à d’autres espaces protégés du pays, notamment dans les parcs de Kibira et de Ruvubu. Cette diffusion traduit une reconnaissance institutionnelle progressive de l’approche.
Reste une question essentielle : cette dynamique peut-elle s’inscrire dans la durée et être reproduite ailleurs, dans des contextes marqués par des tensions foncières et sociales similaires ?
À Bururi, en tout cas, une chose est certaine : la forêt n’est plus seulement un espace à protéger, elle est devenue un levier de transformation. Et pour les Batwa, longtemps relégués aux marges, elle représente désormais un point d’ancrage et un espace de pouvoir retrouvé.
La Rédaction

