Une étude éthologique majeure, menée sur huit ans, révèle que nos plus proches cousins ne dessinent pas au hasard. Choix des pigments, occupation de l’espace, motifs récurrents… Chaque grand singe développe une forme de signature graphique individuelle. De quoi bousculer nos certitudes sur le monopole humain de la créativité.
Huit ans d’immersion dans l’intimité graphique des grands singes
Pendant près d’une décennie, une équipe de chercheurs s’est penchée sur une activité longtemps considérée comme marginale dans le monde animal : le dessin libre. Sous la direction de Cédric Sueur, à l’Université de Strasbourg, six chimpanzés ont été suivis dans des conditions contrôlées afin d’éliminer toute contrainte ou récompense susceptible d’orienter leur comportement.
Au total, plus de 500 productions ont été analysées à l’aide d’outils issus de la cognition comparée. Contrairement à une lecture superficielle qui n’y verrait que des gestes aléatoires, les données statistiques révèlent une organisation plus structurée. Les chimpanzés ne se contentent pas de tracer : ils ajustent leurs couleurs, structurent leurs mouvements et organisent l’espace de la feuille selon des régularités comportementales identifiables.
De la trace au style : l’émergence d’une signature individuelle
L’un des résultats majeurs de cette recherche est la mise en évidence de régularités individuelles stables dans le temps. Les analyses quantitatives, fondées notamment sur la densité des traits, la distribution des couleurs et la forme des motifs, montrent que chaque chimpanzé développe une cohérence graphique propre.
Certains individus privilégient des répétitions de points et de microstructures, d’autres produisent des compositions plus amples et saturées en couleur, tandis que d’autres encore se concentrent sur des zones centrales de la feuille, en limitant leur champ d’action.
Ces différences sont suffisamment constantes pour permettre, dans certains cas, d’identifier leur auteur sans information préalable, ce qui suggère l’existence d’une forme de signature comportementale plutôt que d’un simple hasard moteur.
Avec le temps, ces styles évoluent. Les chimpanzés plus âgés tendent à occuper davantage l’espace et à diversifier leur palette, traduisant une transformation progressive de leurs modes d’expression graphique.
L’humeur au bout du geste
Les chercheurs observent également que ces productions ne sont pas figées. Elles varient selon les périodes de l’année et les conditions environnementales. À certains moments, les dessins apparaissent plus épurés, moins denses, ce qui pourrait refléter des variations d’état interne liées au stress, à la température ou à d’autres facteurs physiologiques.
Le dessin devient alors un marqueur indirect de l’état du chimpanzé, une forme d’expression non verbale dont la régularité intrigue les éthologues.
Une frontière plus floue entre expression animale et créativité
Faut-il pour autant parler d’art ? Les chercheurs restent prudents sur ce point. Rien ne permet d’affirmer que les chimpanzés attribuent une intention esthétique ou symbolique à leurs productions.
En revanche, ces résultats fragilisent l’idée d’un monopole strictement humain de la créativité. Les bases cognitives et motrices de l’expression graphique apparaissent partagées au sein des primates, inscrivant ces comportements dans une continuité évolutive plutôt que dans une rupture nette.
La Rédaction
Fiche technique et sources
- Cette étude est menée par Cédric Sueur, Institut Pluridisciplinaire Hubert Curien (Université de Strasbourg / CNRS), à partir d’une analyse de plus de 500 productions graphiques réalisées par six chimpanzés sur une période de huit ans. Elle mobilise des outils de cognition comparée et des méthodes statistiques multivariées.

