En Afrique, des millions d’enfants naissent sans être enregistrés à l’état civil. Privés de date de naissance, ils grandissent dans l’ombre administrative, entre invisibilité juridique et exclusion sociale. Le Togo, pionnier en la matière, mène une bataille de fond pour inverser la tendance.
“Né vers 1985” : des dates floues, des vies incertaines
« Je suis né vers 1985, après la grande saison des pluies », raconte Kodjo, 38 ans, qui n’a jamais eu d’acte de naissance. Dans les villages togolais et à travers tout le continent, des milliers d’enfants grandissent sans connaître leur date de naissance exacte. On parle de « nés vers… », selon la mémoire d’un événement, d’un cycle agricole, ou d’un souvenir familial. Loin d’être anecdotique, ce flou administratif prive des millions de personnes d’une existence légale. Sans acte de naissance, pas d’école, pas de carte d’identité, pas de droit de vote, pas d’accès aux services publics. Une forme d’exclusion profonde, souvent héréditaire.
Un phénomène enraciné dans les zones rurales africaines
Dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, la déclaration des naissances reste un défi, surtout en milieu rural. En cause : les accouchements à domicile sans certificat médical, la méconnaissance des procédures légales, la distance aux centres d’état civil, ou encore la perception de coûts parfois inexistants mais mal compris. Les enfants « nés vers… » sont les produits d’un système administratif inadapté à la réalité de terrain, hérité des modèles coloniaux.
Togo : une mobilisation exemplaire de l’État pour l’enregistrement des naissances
Au Togo, les autorités ont fait de l’enregistrement des naissances une priorité nationale. Ces dernières années, les avancées sont notables : depuis 2022, la déclaration dans les 45 jours est gratuite sur tout le territoire. Plus de 1 139 centres d’état civil ont été installés, y compris dans les formations sanitaires. Des audiences foraines ont permis de régulariser des milliers de situations. Une numérisation progressive des registres d’état civil est en cours. L’interopérabilité entre les structures de santé et l’état civil permet d’enregistrer les naissances dès le post-partum. Résultat : le taux d’enfants enregistrés au Togo est passé de 79 % en 2018 à 86 % en 2022, avec un pic de 87 % pour les moins d’un an.
DGDN Mobile : un projet mobile pour rapprocher l’État des populations rurales
Le gouvernement togolais a franchi un pas décisif vers l’inclusion administrative avec le lancement officiel du projet DGDN Mobile. Déployé par la Direction Générale de la Documentation Nationale (DGDN), ce dispositif a été inauguré le 14 juillet 2025 à Kara . Des équipes mobiles parcourront les zones rurales pour collecter les données biométriques, enregistrer les populations et traiter les demandes de carte nationale d’identité directement sur le terrain. Ce projet s’inscrit dans la feuille de route gouvernementale 2020‑2025 et vise à atteindre une couverture d’au moins 80 % des populations rurales d’ici 2028 . En phase pilote de six mois dans chaque région, le dispositif sera ensuite étendu aux 39 préfectures et 117 communes du pays .
Jugement supplétif : la voie judiciaire pour exister officiellement
Lorsqu’un enfant n’est pas déclaré dans les 45 jours, il faut passer par une procédure judiciaire appelée jugement supplétif. Ce jugement tient lieu d’acte de naissance. Mais la procédure reste longue (demandes, audiences, transcription), souvent coûteuse pour les familles rurales et complexe sans accompagnement juridique. C’est pourquoi de nombreuses personnes, même à l’âge adulte, restent sans identité légale, vivant dans une précarité juridique totale.
Une urgence africaine aux conséquences massives
Selon l’UNICEF, 150 millions d’enfants dans le monde ne sont pas enregistrés à l’état civil, dont une large majorité en Afrique. Dans certains pays, jusqu’à 40 % des enfants ne sont pas reconnus légalement. Au-delà du drame individuel, cela pose un problème de sécurité, de gouvernance, de santé publique et de développement. Car sans enregistrement, pas de statistiques fiables, pas de politiques publiques efficaces, et pas de suivi des droits fondamentaux.
Enregistrer pour exister
Le phénomène des « nés vers… » est le signe d’un déséquilibre structurel entre l’État et ses citoyens. Mais il n’est pas irréversible. L’exemple du Togo, avec ses réformes courageuses, la généralisation de l’état civil et désormais le projet DGDN Mobile, montre qu’il est possible de réduire ce déficit d’identité à grande échelle, tout en respectant les réalités locales. Donner une date de naissance, ce n’est pas juste marquer une entrée dans la vie : c’est offrir une existence juridique pleine et entière. Et pour des millions d’Africains, c’est une urgence.
La Rédaction

