De Johannesburg à Dakar, de Nairobi à Tunis, les situations ne sont ni identiques ni directement comparables. Mais un même ressort apparaît : face au chômage, à la précarité, aux services publics sous pression ou à la concurrence dans le petit commerce, la présence étrangère entre de plus en plus facilement dans le langage politique comme une explication aux difficultés nationales. Entre protection économique, contrôle migratoire et véritable xénophobie, une frontière dangereuse se brouille.
Il serait excessif d’affirmer que l’Afrique traverse une seule et même « vague xénophobe ». Le continent compte 54 États, des histoires migratoires très différentes et des sociétés où les circulations transfrontalières constituent depuis longtemps une réalité économique et familiale. Mais plusieurs événements récents dessinent un phénomène suffisamment préoccupant pour être regardé ensemble.
Au Sénégal, des commerçants guinéens font face à des intimidations sur fond de campagne nationaliste. Au Kenya, le président William Ruto veut soustraire une partie du petit commerce à la concurrence étrangère. En Afrique du Sud, des mouvements anti-immigration ne se contentent plus de discours : des étrangers sont pris pour cibles et certains ont été empêchés d’accéder à des services publics. En Tunisie, les migrants originaires d’Afrique subsaharienne subissent depuis plusieurs années une politique beaucoup plus dure, accompagnée d’une rhétorique racialisée.
Le point commun n’est donc pas nécessairement la xénophobie elle-même. Il se trouve dans la construction politique de l’étranger comme problème intérieur.
Afrique du Sud : lorsque le rejet devient violence
C’est le cas le plus grave et le plus ancien. L’Afrique du Sud connaît depuis près de deux décennies des flambées de violences contre les étrangers, particulièrement contre d’autres Africains. En 2008, 62 personnes avaient été tuées lors d’une vague d’attaques. D’autres épisodes ont suivi en 2015, 2019 puis avec l’apparition de mouvements comme Operation Dudula.
En 2026, le phénomène a de nouveau franchi un seuil. Human Rights Watch a documenté des attaques contre des ressortissants africains et asiatiques ainsi que des mobilisations de groupes réclamant un durcissement de la politique migratoire. Des étrangers ont également été empêchés d’accéder à des établissements de santé ou d’éducation. Le gouvernement sud-africain a lui-même rappelé en juin qu’empêcher quiconque d’accéder aux hôpitaux, cliniques ou écoles était illégal et annoncé que 89 incidents liés à l’ordre public et à l’incitation avaient déjà donné lieu à des dossiers pénaux au 21 juin.
Le paradoxe sud-africain est particulièrement révélateur. Les étrangers sont accusés de prendre les emplois, d’alimenter la criminalité et de saturer les services publics. Pourtant, les données disponibles ne confirment pas plusieurs de ces représentations. Reuters relevait en juin que les migrants représentaient environ 4,1 % de la population et que les recherches ne permettaient pas de leur attribuer la criminalité ou l’effondrement des services publics qui leur sont régulièrement imputés.
Le migrant devient alors moins la cause démontrée de la crise que son visage le plus facilement identifiable.
Sénégal : quand le soupçon entre dans les boutiques
À Dakar, le processus se situe encore à un autre stade. Il n’existe pas de mouvement xénophobe de masse comparable à celui observé en Afrique du Sud. Mais depuis juillet, les commerçants guinéens sont confrontés à une montée des intimidations et des accusations.
Le député Tahirou Sarr et des militants de sa mouvance nationaliste ont élargi leur offensive aux ressortissants de plusieurs pays de la sous-région. Une vidéo virale diffusée en août par l’influenceur « Keylor », proche de son parti, a notamment accusé des commerçants guinéens de favoriser des produits étrangers et des circuits clandestins au détriment des consommateurs sénégalais. Les accusations ont déclenché une vague de réactions hostiles sur les réseaux sociaux.
La ligne reste marginale politiquement. C’est précisément ce qui rend le cas sénégalais intéressant : la xénophobie ne commence pas nécessairement avec une foule dans la rue. Elle peut commencer par l’installation d’un vocabulaire. « Nos » commerçants contre « les leurs », les emplois des nationaux contre ceux des étrangers, les difficultés économiques attribuées à ceux qui viennent d’ailleurs.
Dans un pays profondément inscrit dans les migrations ouest-africaines et membre d’une CEDEAO fondée notamment sur la libre circulation, cette évolution dépasse le sort des seuls commerçants guinéens.
Kenya : de la préférence nationale au malaise régional
Le Kenya pose une question plus délicate encore, car toute préférence économique nationale ne peut être automatiquement qualifiée de xénophobe.
William Ruto a décidé que certaines activités de petite taille, notamment la vente ambulante et le petit commerce, devaient être réservées aux Kényans. Son argument est économique : les investisseurs étrangers restent bienvenus lorsqu’ils apportent des capitaux et créent des emplois, mais ils ne devraient pas venir concurrencer les citoyens dans les activités de subsistance.
Ce lundi 7 septembre, l’entrée en vigueur de cette politique avait pourtant déjà provoqué une inquiétude tangible. Des centaines de Burundais se sont présentés auprès de leur ambassade à Nairobi afin d’obtenir des documents leur permettant de rentrer dans leur pays. Certains ont rapporté avoir reçu des menaces de voisins. Reuters souligne que la mesure intervient après une mobilisation de commerçants kényans mécontents de leur situation économique.
Le problème devient régional. Le Kenya appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, dont le marché commun repose précisément sur la circulation des personnes, des travailleurs, des services et sur le droit d’établissement.
Nairobi se retrouve ainsi devant une contradiction qui pourrait demain concerner d’autres ensembles régionaux africains : comment construire des marchés communs lorsque, en période de crise, les gouvernements sont tentés de rendre certaines activités économiques aux seuls nationaux ?
Tunisie : quand la question migratoire rencontre la question raciale
Au nord du continent, la Tunisie montre une autre forme du phénomène. Ici, la question de la nationalité se double d’une dimension raciale touchant particulièrement les migrants noirs originaires d’Afrique subsaharienne.
Human Rights Watch rapporte que migrants, réfugiés et demandeurs d’asile ont continué de subir arrestations arbitraires, expulsions collectives, mauvais traitements et restrictions d’accès au logement, au travail, aux transports ou aux soins. Selon des sources humanitaires citées par l’organisation, au moins 12 000 personnes auraient été expulsées par les autorités tunisiennes entre janvier et avril 2025.
Le phénomène n’est pas né en 2026. Le tournant remonte notamment au discours de Kaïs Saïed de février 2023 évoquant un projet visant à modifier la composition démographique du pays. Les années suivantes ont vu s’installer des campagnes anti-migrants et une pression accrue sur les organisations leur venant en aide. En juillet 2026, 46 organisations dénonçaient encore la persistance d’une rhétorique raciste et de pratiques discriminatoires envers les Africains subsahariens.
L’exemple tunisien rappelle ainsi qu’un discours présentant l’étranger comme une menace démographique, économique ou sécuritaire peut progressivement dépasser le débat migratoire pour atteindre des personnes en raison de leur apparence.
Des crises différentes, un mécanisme étonnamment semblable
Afrique du Sud, Sénégal, Kenya et Tunisie ne doivent pas être placés artificiellement au même niveau. À Johannesburg, il existe une histoire documentée de violences xénophobes meurtrières. À Dakar, la poussée demeure marginale. À Nairobi, la décision gouvernementale relève d’abord d’une politique de préférence économique nationale, même si ses conséquences peuvent nourrir la stigmatisation. En Tunisie, migration, autoritarisme et discrimination raciale s’entremêlent.
Mais derrière ces différences se retrouve une mécanique politique classique.
Lorsque les emplois deviennent rares, que les revenus stagnent, que le logement manque, que les hôpitaux fonctionnent mal ou que le petit commerce ne permet plus de vivre correctement, les causes sont complexes : croissance insuffisamment inclusive, gouvernance, démographie, corruption, politiques publiques défaillantes, économie informelle, inflation, inégalités.
L’étranger offre une explication beaucoup plus simple.
Il est visible. Il tient une boutique. Il conduit une moto-taxi. Il travaille dans un restaurant. Il vend dans la rue. Il fréquente le même hôpital. Sa présence permet de transformer un problème structurel difficile à résoudre en conflit immédiatement compréhensible : si je manque de quelque chose, c’est parce qu’un autre serait venu prendre ma place.
C’est là que la préférence nationale peut glisser vers la xénophobie.
Le paradoxe d’une Afrique qui veut abolir ses frontières économiques
La tendance est d’autant plus troublante qu’elle intervient au moment où l’Afrique poursuit exactement le projet inverse à l’échelle continentale : davantage de circulation, davantage de commerce entre Africains et des économies moins enfermées dans leurs frontières nationales.
La CEDEAO a construit son projet autour de la libre circulation en Afrique de l’Ouest. La Communauté d’Afrique de l’Est développe son marché commun. La Zone de libre-échange continentale africaine ambitionne de transformer des économies nationales fragmentées en un vaste marché africain.
Mais les accords commerciaux ne suffisent pas à créer une communauté économique. Il est relativement facile de proclamer la libre circulation lorsque la croissance est forte. Le véritable test arrive lorsque les emplois se raréfient et que deux travailleurs ou deux commerçants de nationalités différentes se retrouvent en concurrence.
L’Afrique découvre peut-être aujourd’hui cette contradiction : elle veut faire tomber les frontières pour les marchandises et les capitaux au moment même où, dans certaines sociétés, monte la tentation de les relever entre les personnes.
La frontière à ne pas franchir
Tous les États ont le droit de contrôler l’immigration, de lutter contre le travail clandestin, de réglementer le commerce ou de réserver certaines politiques publiques à leurs citoyens lorsque leur droit le permet. Refuser toute distinction entre politique migratoire et xénophobie empêcherait de comprendre le phénomène.
La rupture intervient ailleurs : lorsqu’une nationalité devient une accusation, lorsque l’étranger est présenté collectivement comme responsable du chômage ou de la criminalité, lorsque des citoyens se substituent à la police pour contrôler des papiers, lorsque l’accès à un hôpital dépend de l’origine supposée d’un patient, lorsque des commerçants deviennent des cibles simplement parce qu’ils sont guinéens, burundais, zimbabwéens, nigérians ou somaliens.
L’Afrique n’est donc pas saisie par une unique vague xénophobe. Mais plusieurs de ses sociétés envoient simultanément des signaux d’alerte. Et le danger réside peut-être moins dans les violences déjà visibles que dans l’idée qui les précède : celle selon laquelle, lorsque l’économie ne tient plus ses promesses, le voisin venu d’un autre pays serait celui à qui demander des comptes.
Pour un continent qui a fait de l’intégration l’une des clés de son avenir, cette idée pourrait devenir beaucoup plus qu’un problème migratoire.
La Rédaction
Sources : Reuters ; Human Rights Watch ; gouvernement sud-africain ; Le Monde ; Communauté d’Afrique de l’Est.

