Face à ses défaites en Irak et en Syrie, l’organisation État islamique (EI) a redéployé ses ambitions en Afrique. Profitant des instabilités locales, des frustrations sociales et des défaillances étatiques, le groupe jihadiste consolide ses positions dans plusieurs régions du continent. Mais il y affronte aussi une concurrence féroce avec son éternel rival, Al-Qaida, transformant certains territoires en véritables champs de bataille jihadistes.
Un repli stratégique après les revers au Moyen-Orient
L’État islamique a connu un effondrement militaire au Levant, perdant son califat autoproclamé sous la pression des armées irakienne et syrienne, appuyées par la coalition internationale. Acculé, le groupe a été contraint d’adapter sa stratégie. Plutôt que de disparaître, il a choisi de s’implanter dans de nouvelles zones de conflits, où il pouvait prospérer grâce aux frustrations locales et à l’absence d’autorité étatique forte.
L’Afrique est ainsi devenue une terre de repli et d’expansion. Dans plusieurs régions, notamment au Sahel, dans le bassin du lac Tchad, en Afrique de l’Est et en Afrique australe, l’EI s’est greffé à des insurrections locales ou à des groupes jihadistes déjà existants. Ce processus lui a permis de renforcer ses capacités et d’affirmer sa présence sous différentes filiales :
•L’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), actif au Nigeria, au Niger et au Cameroun, issu d’une scission de Boko Haram.
•L’État islamique au Grand Sahara (EIGS), qui opère principalement au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
•L’État islamique en Afrique centrale (ISCAP), structuré en deux branches, l’une en République démocratique du Congo (RDC) et l’autre dans le nord du Mozambique.
Des foyers de violence exacerbés par des tensions locales
En Afrique de l’Ouest et au Sahel, l’implantation de l’EI s’est faite à travers une stratégie opportuniste. L’ISWAP et l’EIGS recrutent dans des populations marginalisées, souvent victimes de violences étatiques ou intercommunautaires. Dans le Sahel, ils exploitent notamment les tensions entre agriculteurs et éleveurs, promettant protection et justice à ceux qui se sentent abandonnés par l’État.
Cette dynamique est particulièrement visible au Burkina Faso et au Mali, où l’EI et Al-Qaida se disputent le contrôle des routes commerciales et des zones de pâturage, multipliant les attaques contre les forces de sécurité et les populations civiles. Leur rivalité a même donné lieu à des affrontements sanglants entre factions jihadistes, amplifiant l’insécurité régionale.
Dans le bassin du lac Tchad, ISWAP, bien plus organisé que Boko Haram, a développé une administration parallèle dans certaines zones, collectant des impôts et réglementant les activités locales. Ce mode de gouvernance, inspiré du califat de l’EI au Levant, lui permet de se maintenir malgré les opérations militaires menées par les États riverains.
En Afrique centrale, l’ISCAP a frappé fort au Mozambique, notamment dans la province de Cabo Delgado, où il a orchestré des attaques meurtrières et occupé temporairement des villes entières, comme Palma en 2021. En RDC, ses combattants s’attaquent aux populations et aux forces armées dans la région de Beni, aggravant une crise humanitaire déjà catastrophique.
L’Afrique, nouvel épicentre de la lutte antiterroriste
Face à cette expansion, les réponses des États africains et de la communauté internationale restent fragmentées. La lutte contre l’État islamique repose principalement sur des opérations militaires, mais celles-ci montrent leurs limites.
Au Sahel, le retrait des forces françaises et le redéploiement des armées locales n’ont pas permis d’endiguer la menace. Au Mozambique, l’intervention militaire du Rwanda et de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) a freiné l’ISCAP, mais sans éradiquer le problème.
Pendant son mandat, Donald Trump s’était félicité d’avoir « vaincu » l’État islamique en Syrie et en Irak, réduisant ainsi l’engagement militaire américain dans certaines régions. Pourtant, l’évolution de la menace montre que le groupe a su s’adapter et se redéployer ailleurs, notamment en Afrique, où il trouve des terrains propices à sa résurgence.
Aujourd’hui, l’Afrique est devenue un enjeu stratégique dans la lutte mondiale contre le jihadisme. Mais les experts s’accordent sur un point : les seules opérations militaires ne suffiront pas à éliminer l’EI. Une approche globale, intégrant développement économique, renforcement des institutions et inclusion des populations marginalisées, est essentielle pour priver les jihadistes de leurs ressources et de leurs recrues potentielles. Faute de quoi, l’Afrique risque de devenir le théâtre d’un jihadisme enraciné, aux conséquences régionales et internationales majeures.
La Rédaction

