Au Ghana, des oignons nigérians vendus à des prix difficiles à suivre pour les producteurs locaux ont déclenché saisies, tensions commerciales et suspension temporaire des livraisons. Derrière cette querelle de marché se dessine une question autrement plus large : comment construire le libre-échange régional sans sacrifier les filières nationales ni renchérir le panier des consommateurs ?
Sur le papier, l’intégration commerciale ouest-africaine repose sur une promesse simple : faire circuler plus librement les marchandises pour élargir les marchés et stimuler la concurrence. Dans la réalité, cette concurrence produit aussi des gagnants et des perdants. Le récent bras de fer entre commerçants ghanéens et exportateurs nigérians vient d’en fournir une démonstration particulièrement concrète.
Depuis avril, plusieurs cargaisons d’oignons venues du Nigeria ont été saisies ou empêchées d’être commercialisées sur des marchés ghanéens. Face à ces incidents, les acteurs de la filière dans le nord du Nigeria ont suspendu leurs livraisons. Un accord a depuis permis de désamorcer le différend, mais la question qui l’a provoqué demeure : les oignons nigérians arrivent sur le marché à des prix que leurs concurrents ghanéens peinent à suivre.
Le prix bas, avantage pour les uns, menace pour les autres
Pour le consommateur, cette concurrence peut être bénéfique. Des produits moins chers et disponibles en quantité contribuent à contenir le coût de l’alimentation. Pour les producteurs et commerçants locaux, la même baisse des prix peut au contraire réduire les marges et menacer la viabilité de leur activité.
Le Ghana constitue un débouché important pour la filière nigériane, qui y écoule près de 100 000 tonnes d’oignons par an. L’interdépendance est donc forte : le Ghana a besoin des approvisionnements régionaux, tandis que les producteurs nigérians ont besoin du marché ghanéen.
À cette équation s’ajoute la situation monétaire. La faiblesse du naira peut renforcer la compétitivité-prix des marchandises nigérianes lorsqu’elles sont vendues dans les pays voisins. Ce qui constitue un avantage pour l’exportateur peut ainsi accentuer la pression sur des producteurs locaux soumis à d’autres structures de coûts.
Protéger sans faire payer le consommateur
C’est ici que le dilemme devient politique. Fermer ou restreindre le marché peut protéger temporairement une filière nationale, mais aussi réduire l’offre disponible et pousser les prix à la hausse. Laisser jouer pleinement la concurrence permet au consommateur de rechercher le meilleur prix, au risque de fragiliser les producteurs incapables de s’aligner.
Les mécanismes de libre-échange de la CEDEAO ont précisément été conçus pour faciliter la circulation des marchandises originaires de la région. À l’échelle continentale, la ZLECAf poursuit la même logique. Mais supprimer les obstacles commerciaux ne supprime pas les différences de compétitivité entre économies.
Irrigation, stockage, transport, financement agricole, pertes après récolte ou organisation des marchés peuvent peser davantage sur le prix final d’un oignon que la seule ouverture d’une frontière. Le libre-échange crée donc le marché commun, mais il ne donne pas automatiquement aux producteurs les mêmes armes pour y concourir.
Le marché régional face à ses propres contradictions
Le différend entre Accra et les négociants nigérians montre également la fragilité des restrictions informelles. Lorsque des acteurs économiques tentent de corriger eux-mêmes les déséquilibres par des saisies ou des blocages, la logique du marché régional peut rapidement céder devant les intérêts nationaux.
La réponse durable ne consiste donc pas uniquement à rappeler les règles de libre circulation. Elle suppose aussi de rendre les filières locales suffisamment productives pour affronter cette circulation. Autrement, chaque progression du commerce régional risque de faire réapparaître la même tension sous une autre forme, avec le riz, la tomate, la volaille ou d’autres produits de consommation courante.
L’intégration se jouera aussi dans le panier alimentaire
L’Afrique de l’Ouest veut commercer davantage avec elle-même. Cette ambition implique nécessairement que les producteurs nationaux soient davantage confrontés à leurs concurrents régionaux. Les gouvernements devront alors résister à deux solutions faciles : fermer les marchés dès qu’une filière locale souffre ou considérer que le libre-échange suffira, à lui seul, à rendre toutes les économies compétitives.
L’histoire de l’oignon entre le Nigeria et le Ghana dépasse ainsi largement les étals d’Accra. Elle pose l’une des questions les plus concrètes de l’intégration africaine : comment permettre aux populations de se nourrir au meilleur prix tout en donnant aux agriculteurs locaux les moyens de continuer à produire ?
La Rédaction
Sources : autorités commerciales ghanéennes ; organisations professionnelles de la filière nigériane de l’oignon ; CEDEAO ; Afreximbank.

