Du 12 au 14 mai 2025, la capitale togolaise a accueilli une conférence stratégique consacrée à la dette publique en Afrique. Alors que les créanciers internationaux dominent encore l’architecture financière mondiale, Lomé a servi de tribune à une volonté claire : refonder le rapport de l’Afrique à l’endettement, sur la base de ses propres priorités.
Pendant trois jours, responsables politiques, gouverneurs de banques centrales, représentants de la société civile et institutions panafricaines se sont réunis sous l’égide de l’Union africaine pour dessiner les contours d’une doctrine africaine de la dette, tournée vers la souveraineté, la justice et l’efficacité économique. La conférence marque une inflexion : l’Afrique ne veut plus subir la dette comme un piège, mais l’utiliser comme un levier structurant.
Faure Gnassingbé : « D’un continent sous surveillance à un continent moteur »
Dès l’ouverture des travaux, Faure Essozimna Gnassingbé, président du Conseil togolais, a livré un discours sans concession sur la gravité du moment :
« La dette n’est plus un risque hypothétique, mais une réalité structurelle. »
Plus de vingt pays africains sont aujourd’hui en situation de détresse ou à haut risque de surendettement. En 2024, le continent a consacré plus de 160 milliards de dollars au service de la dette — bien plus que les budgets combinés de la santé et de l’éducation dans nombre d’États. Le président togolais dénonce un système financier mondial « profondément déséquilibré, conçu sans l’Afrique ».
Il plaide pour une refonte des cadres d’analyse imposés par les bailleurs internationaux, jugés rigides, obsolètes et déconnectés des réalités sociales et sécuritaires du continent. Ces mécanismes, selon lui, « pénalisent l’investissement, freinent l’innovation et condamnent les États à l’austérité », les empêchant de financer des secteurs cruciaux comme la sécurité ou la résilience climatique.
Plus qu’un constat, Faure Gnassingbé esquisse les bases d’une doctrine africaine d’endettement souverain, reposant sur :
• l’évaluation de la qualité des investissements
• leur rentabilité sociale
• leur capacité à transformer structurellement les économies africaines.
Il appelle enfin à reconnaître les dépenses sécuritaires et climatiques comme des biens publics mondiaux, donc comme prioritaires dans les calculs de soutenabilité.
Vers une nouvelle architecture africaine du crédit
Parmi les avancées concrètes de la conférence figure la mise en œuvre du Mécanisme Africain de Stabilité Financière (AFSM). Porté par la Banque africaine de développement, il permettra de refinancer des dettes africaines à des taux préférentiels, en s’appuyant sur des garanties mutualisées à l’échelle du continent.
Autre initiative structurante : la création du Forum sur la gestion de la dette pour l’Afrique (DeMFA). Ce nouvel espace de coordination entre États africains vise à harmoniser les politiques d’endettement, renforcer les capacités nationales et faire entendre une voix commune dans les négociations mondiales.
La société civile monte en vigilance
En parallèle, des ONG et réseaux citoyens ont adopté une Déclaration de Lomé, exigeant davantage de transparence, un audit public des dettes illégitimes et une réforme de l’accès aux marchés internationaux. Plusieurs experts ont dénoncé la surévaluation systématique du « risque africain » par les agences de notation, qui entraîne des taux d’intérêt exorbitants.
Essowé Georges Barcola : « Quitter les chiffres, entrer dans les réalités »
Le ministre togolais de l’Économie et des Finances, Essowé Georges Barcola, a lui aussi plaidé pour une lecture renouvelée de la dette :
« Au-delà des chiffres, des ratios et des critères de convergence, il faut intégrer les réalités de nos économies. »
Il appelle à sortir de la technocratie stérile pour aborder des solutions structurelles et adaptées au contexte africain, seule manière de libérer l’investissement et de soutenir la transformation du continent.
Une conférence de rupture
Au terme des discussions, la conférence de Lomé apparaît comme un tournant dans la manière dont l’Afrique aborde la question de la dette. Elle ne se contente plus de demander des moratoires ou des allégements. Elle propose ses mécanismes, définit ses critères, construit ses outils et affirme sa voix.
Faure Gnassingbé l’a résumé d’une formule puissante :
« L’Afrique n’a pas besoin d’assistance, mais de marges de manœuvre. »
Avec cet appel à une souveraineté budgétaire assumée, Lomé devient plus qu’un lieu de débat : une scène politique où se forge une doctrine africaine de la responsabilité et de la transformation.
La Rédaction

