À Hanoï, pendant la guerre du Vietnam, une grand-mère tente de protéger sa petite-fille des violences qui bouleversent leur pays. Mais Diệu Lan porte elle-même une histoire marquée par les pertes, les séparations et les épreuves traversées par sa famille. Peu à peu, Hương découvre que les silences des adultes dissimulent des blessures anciennes. Dans Pour que chantent les montagnes, Nguyễn Phan Quế Mai interroge une responsabilité délicate : faut-il préserver les enfants des souffrances du passé ou leur transmettre cette mémoire pour leur permettre de comprendre leur propre histoire ?
Nguyễn Phan Quế Mai, raconter l’histoire depuis les familles
Née en 1973 dans le nord du Vietnam, Nguyễn Phan Quế Mai est une écrivaine et poétesse vietnamienne dont l’œuvre explore la mémoire, les liens familiaux et les conséquences humaines des bouleversements historiques. Publié en 2020, Pour que chantent les montagnes (The Mountains Sing) est son premier roman écrit en anglais.
Le récit traverse plusieurs décennies de l’histoire vietnamienne à travers deux voix féminines. Diệu Lan, la grand-mère, a connu les transformations politiques, les violences et les séparations qui ont marqué le pays. Sa petite-fille Hương grandit dans un Vietnam en guerre, au milieu des bombardements et des inquiétudes concernant les membres de sa famille.
En alternant leurs récits, la romancière donne à l’histoire nationale une dimension intime. Les événements ne sont plus seulement des dates ou des décisions politiques. Ils deviennent des absences autour d’une table, des maisons abandonnées et des souvenirs que certains hésitent à raconter.
Le silence comme tentative de protection
Diệu Lan aime profondément sa petite-fille. Elle cherche à lui offrir une forme de stabilité malgré la guerre et les incertitudes qui entourent leur quotidien. Cette protection passe parfois par le silence : certaines expériences sont trop douloureuses pour être racontées facilement.
Mais taire le passé ne signifie pas en supprimer les conséquences. Hương perçoit les inquiétudes, les absences et les comportements des adultes sans toujours pouvoir les comprendre. Les événements anciens continuent d’influencer la famille, même lorsqu’ils ne sont pas évoqués.
Le roman met ainsi en lumière un paradoxe fréquent entre générations. Les adultes pensent parfois protéger les plus jeunes en leur épargnant certains récits. Pourtant, cette absence d’explication peut laisser les enfants seuls face à des réalités dont ils ressentent les effets sans en connaître les causes.
Nguyễn Phan Quế Mai ne condamne pas ce silence. Elle montre qu’il naît souvent de l’amour, de la peur de raviver les blessures et du désir de préserver une enfance déjà fragilisée.
Quand la mémoire devient un héritage nécessaire
Avec Pour que chantent les montagnes, Nguyễn Phan Quế Mai présente la transmission familiale comme un travail progressif de reconstruction. Diệu Lan raconte à Hương des épisodes de sa jeunesse, notamment les bouleversements provoqués par la réforme agraire et les violences qui ont frappé sa famille.
Ces confidences modifient le regard de la jeune fille. Sa grand-mère cesse d’être uniquement cette présence rassurante qui veille sur elle. Elle apparaît comme une femme ayant connu la peur, les pertes et des décisions difficiles.
Hương découvre également que les relations familiales ne peuvent être comprises sans leur contexte historique. Certaines séparations, certains conflits et certaines attitudes trouvent leur origine dans des événements qui ont précédé sa naissance.
La mémoire devient alors un héritage particulier. Elle ne transmet ni richesse ni sécurité matérielle, mais une connaissance indispensable pour comprendre les personnes auxquelles on appartient.
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Les femmes, gardiennes d’une histoire ordinaire
Le roman accorde une place essentielle aux femmes, non parce qu’elles seraient les seules à souffrir de la guerre, mais parce que leurs expériences permettent de raconter ce que les récits militaires laissent souvent à l’arrière-plan.
Diệu Lan doit protéger ses proches, trouver de quoi vivre et maintenir les liens familiaux malgré les bouleversements. Hương grandit en observant ces efforts quotidiens, qui ne ressemblent pas aux actes héroïques traditionnellement associés à l’histoire.
La romancière montre ainsi que survivre constitue parfois une forme de résistance. Préserver des souvenirs, nourrir une famille, accueillir ceux qui reviennent ou attendre ceux dont on ignore le sort exigent une endurance considérable.
Cette perspective donne au roman sa singularité. La guerre n’est pas racontée seulement depuis les champs de bataille, mais depuis les foyers où ses conséquences continuent de se faire sentir.
Transmettre sans enfermer dans le passé
La transmission comporte néanmoins un risque. Raconter les souffrances anciennes peut contribuer à prolonger les blessures si les générations suivantes héritent uniquement de la peur, de la colère ou du ressentiment.
Nguyễn Phan Quế Mai explore cette difficulté à travers les histoires de Diệu Lan et de Hương. La grand-mère ne transmet pas seulement des événements tragiques. Elle partage également des souvenirs d’amour, des traditions, des gestes de solidarité et des raisons de continuer à espérer.
Cette diversité est essentielle. Une famille ne peut être définie uniquement par les violences qu’elle a subies. Son histoire comprend aussi les choix qui lui ont permis de survivre et les liens qui ont résisté aux séparations.
Hương reçoit donc davantage qu’un récit de souffrance. Elle découvre une mémoire qui peut l’aider à comprendre son identité sans déterminer entièrement son avenir.
Pour que chantent les montagnes raconte une famille vietnamienne traversée par les bouleversements du XXe siècle. Mais Nguyễn Phan Quế Mai dépasse le récit historique pour interroger la manière dont les générations se transmettent leurs expériences.
Diệu Lan souhaite préserver Hương des blessures qu’elle a connues. Elle comprend pourtant que sa petite-fille ne pourra saisir pleinement l’histoire familiale si certaines vérités demeurent définitivement cachées.
Le roman montre ainsi que transmettre le passé ne consiste pas nécessairement à imposer ses souffrances aux plus jeunes. Il peut s’agir, au contraire, de leur donner les moyens de comprendre les silences, les sacrifices et les décisions qui ont façonné leur existence.
Car protéger un enfant ne signifie peut-être pas lui cacher toute douleur, mais lui transmettre suffisamment de vérité pour qu’il puisse regarder son histoire sans en devenir prisonnier.
La Rédaction
Références littéraires
- Pour que chantent les montagnes de Nguyễn Phan Quế Mai — mémoire familiale, guerre, transmission et résilience
- Dust Child de Nguyễn Phan Quế Mai — guerre du Vietnam, filiation, identité et conséquences des conflits
- The Secret of Hoa Sen de Nguyễn Phan Quế Mai — poésie, mémoire, famille et histoire vietnamienne

