Dans un pensionnat catholique perché sur les hauteurs du Rwanda, des adolescentes étudient ensemble, partagent leurs dortoirs et se préparent à occuper une place privilégiée dans la société. Pourtant, derrière cette vie scolaire apparemment ordinaire, les divisions ethniques déterminent déjà les relations entre élèves. Dans Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga raconte comment les préjugés s’installent dans les gestes quotidiens, jusqu’à transformer des camarades de classe en ennemies désignées. Le roman pose une question essentielle : comment une société apprend-elle à ses enfants à rejeter ceux avec qui ils ont grandi ?
Scholastique Mukasonga, écrire contre l’effacement
Née en 1956 au Rwanda, Scholastique Mukasonga a connu les discriminations et les persécutions visant les Tutsis avant de vivre l’exil. Installée en France, elle a consacré une part importante de son œuvre à la mémoire des familles et des communautés frappées par les violences rwandaises. Plusieurs membres de sa famille ont été assassinés lors du génocide des Tutsis en 1994.
Publié en 2012 et récompensé par le prix Renaudot, Notre-Dame du Nil se déroule au début des années 1970, dans un établissement destiné aux filles de l’élite rwandaise. L’éducation religieuse et les ambitions sociales y côtoient un système de discrimination déjà profondément enraciné.
Les élèves tutsies ne peuvent représenter qu’une faible proportion des effectifs. Ce quota institutionnalise une distinction qui devrait être étrangère à l’école et prépare le terrain aux humiliations.
Quand l’école reproduit les préjugés de la société
Le pensionnat devrait constituer un espace d’apprentissage et de rencontre. Les jeunes filles y suivent les mêmes cours, vivent dans les mêmes bâtiments et partagent des préoccupations adolescentes. Mais cette proximité ne suffit pas à effacer les catégories que la société leur impose.
Avec Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga montre que la discrimination ne commence pas nécessairement par une violence spectaculaire. Elle peut prendre la forme d’une règle administrative, d’une plaisanterie humiliante ou d’un discours répété jusqu’à paraître naturel.
Le quota imposé aux élèves tutsies illustre ce mécanisme. Avant même qu’une jeune fille soit jugée sur ses capacités ou son comportement, son appartenance supposée détermine la place qu’elle peut occuper.
L’institution scolaire, censée former des esprits capables de réfléchir, contribue ainsi à reproduire les divisions du monde extérieur. L’injustice acquiert une apparence de légitimité parce qu’elle est intégrée au fonctionnement quotidien de l’établissement.
La haine comme apprentissage collectif
Parmi les élèves, Gloriosa incarne la manière dont les préjugés peuvent devenir un instrument de pouvoir. Elle reprend les discours hostiles aux Tutsis et cherche à imposer sa vision aux autres pensionnaires.
Son comportement révèle que la haine ne se transmet pas uniquement par les décisions politiques. Elle circule également dans les conversations, les rivalités et les rapports d’influence entre individus.
Les adolescentes apprennent progressivement à interpréter leurs différences à travers des catégories collectives. Une camarade cesse d’être simplement une personne avec laquelle on étudie ou l’on partage un repas. Elle devient la représentante d’un groupe auquel on attribue des caractéristiques et des intentions.
Ce déplacement est essentiel. Il permet de justifier des humiliations qui auraient paru inacceptables dans une relation individuelle. En réduisant quelqu’un à une identité imposée, il devient plus facile d’ignorer sa personnalité et sa souffrance.
Mukasonga décrit ainsi les mécanismes par lesquels une hostilité héritée des adultes peut être adoptée, puis amplifiée, par une nouvelle génération.
Des adolescentes face à une violence qui les dépasse
Le roman ne présente cependant pas les élèves comme un groupe uniforme. Certaines participent activement aux discriminations, tandis que d’autres tentent de préserver des relations fondées sur l’amitié ou la solidarité.
Cette diversité donne au récit sa profondeur. Les jeunes filles ne disposent pas toutes du même pouvoir, mais leurs réactions montrent que les préjugés collectifs n’effacent pas entièrement les choix individuels.
Pour les élèves tutsies, notamment Veronica et Virginia, la vie scolaire devient progressivement une expérience d’insécurité. Leur avenir dépend de décisions et de tensions qu’elles ne maîtrisent pas.
Le contraste entre leurs préoccupations adolescentes et la gravité des menaces qui les entourent rend le roman particulièrement poignant. Elles devraient pouvoir penser à leurs études, à leurs amitiés et à leur avenir. Pourtant, leur appartenance ethnique les expose à une hostilité qui menace jusqu’à leur place dans la communauté nationale.
Comprendre les signes avant la catastrophe
Situé plus de vingt ans avant le génocide des Tutsis de 1994, Notre-Dame du Nil prend une résonance historique particulière. Le lecteur connaît la catastrophe qui surviendra, tandis que les personnages évoluent dans un présent dont ils ne peuvent prévoir l’issue.
Scholastique Mukasonga ne présente pas cette tragédie comme inévitable. Elle montre plutôt comment des discours discriminatoires, lorsqu’ils sont tolérés et institutionnalisés, peuvent préparer des violences plus graves.
Le pensionnat fonctionne alors comme une représentation réduite de la société. Les rivalités entre élèves révèlent des fractures politiques et sociales beaucoup plus vastes.
Cette perspective donne au roman une portée universelle : les persécutions ne surgissent pas toujours soudainement. Elles peuvent être précédées par une longue période durant laquelle l’exclusion devient familière et la dignité de certains individus progressivement négociable.
Notre-Dame du Nil raconte la vie d’adolescentes dans un pensionnat rwandais, mais Scholastique Mukasonga en fait une réflexion sur la fabrication sociale de la haine.
Le roman montre comment les discriminations s’installent dans les institutions, les paroles et les comportements avant de se transformer en violences ouvertes. Il rappelle également que la proximité quotidienne ne garantit ni la solidarité ni la reconnaissance mutuelle lorsque les préjugés structurent déjà les relations.
À travers ces jeunes filles, Mukasonga souligne la responsabilité des adultes et des institutions dans la transmission des représentations collectives.
La haine ne commence peut-être pas au moment où l’on attaque son voisin, mais lorsque l’on apprend à ne plus le regarder comme une personne ayant les mêmes droits que soi.
La Rédaction
Références littéraires
- Notre-Dame du Nil de Scholastique Mukasonga — discriminations, éducation et violences collectives
- Inyenzi ou les Cafards de Scholastique Mukasonga — persécutions, mémoire familiale et exil
- La Femme aux pieds nus de Scholastique Mukasonga — mémoire maternelle, dignité et transmission
- Un si beau diplôme ! de Scholastique Mukasonga — éducation, exil et reconstruction personnelle

