Le 4 janvier 2006, deux femmes sont retrouvées mortes dans une villa de Vevey, en Suisse : Ruth Légeret, 81 ans, et son amie Marina Studer, 80 ans. Une troisième femme manque à l’appel, Marie-José Légeret, 56 ans, fille de Ruth. Son corps ne sera jamais retrouvé. La justice suisse considère pourtant que les trois femmes ont été tuées le 24 décembre 2005 par François Légeret, fils adoptif de Ruth, et le condamne à perpétuité. Mais un témoignage tardif provoque un événement exceptionnel : l’annulation du premier jugement et un nouveau procès. Celui-ci aboutit pourtant exactement à la même condamnation. Vingt ans après les faits, François Légeret continue de clamer son innocence et le corps de sa sœur reste introuvable.
Deux mortes et une femme disparue
Lorsque les corps de Ruth Légeret et Marina Studer sont découverts dans la propriété familiale, le 4 janvier 2006, Marie-José Légeret a disparu. La justice finira par considérer qu’elle aussi a été assassinée, même en l’absence de corps. L’enquête situe les trois crimes le 24 décembre 2005 et les soupçons se concentrent sur François Légeret, alors âgé d’une quarantaine d’années.
Pour l’accusation, le mobile est notamment financier, sur fond de tensions familiales et d’un patrimoine important. François Légeret reconnaît un élément particulièrement compromettant : il affirme avoir découvert sa mère et Marina mortes avant leur découverte officielle, mais ne pas avoir prévenu la police, expliquant avoir paniqué. Il nie en revanche avoir tué les trois femmes. L’enquête ne dispose ni d’aveux ni du corps de Marie-José, mais construit progressivement un faisceau d’indices contre lui.
La justice reconstitue un triple meurtre
En 2008, le Tribunal criminel de l’Est vaudois retient le scénario d’un triple homicide. François Légeret aurait tué sa mère, l’amie de celle-ci puis sa sœur. Pour cette dernière, la justice doit nécessairement raisonner sans cadavre : aucune dépouille n’a permis de déterminer une cause de décès, aucun lieu où elle aurait été tuée n’a livré la réponse définitive et personne n’a retrouvé son corps.
Malgré ces absences, les juges considèrent que les indices convergent suffisamment. François Légeret est condamné à la prison à vie. Le dossier pourrait alors être considéré comme résolu judiciairement, mais un témoignage vient bientôt attaquer l’un des éléments les plus importants de la reconstruction : l’heure à laquelle les crimes auraient été commis.
Une boulangère bouleverse la chronologie
Une boulangère de Vevey affirme avoir vu Ruth Légeret et Marina Studer le 24 décembre, à une heure où, selon la chronologie retenue lors du premier procès, les deux femmes étaient déjà censées être mortes. Son témoignage est suffisamment sérieux pour entraîner la révision du jugement.
C’est un tournant considérable. Il ne s’agit plus simplement d’une contestation formulée par le condamné : la justice accepte elle-même de rouvrir le dossier et de recommencer le procès. Si les deux femmes étaient encore vivantes après l’heure initialement retenue pour leur mort, une partie du scénario doit nécessairement être réexaminée.
Le nouveau procès s’ouvre à Lausanne en mars 2010. François Légeret espère que l’effondrement de la première chronologie entraînera celui de toute l’accusation. Ce n’est pas ce qui se produit.
Un nouveau procès, la même perpétuité
Les juges réexaminent l’ensemble des éléments et adaptent la chronologie aux nouvelles informations. Ils estiment que le témoignage tardif ne suffit pas à renverser les autres indices accumulés contre Légeret. Au terme du procès en révision, celui-ci est donc condamné une deuxième fois à la prison à vie.
En décembre 2011, le Tribunal fédéral confirme la condamnation. La haute juridiction considère que les éléments retenus lors du deuxième procès constituent un faisceau d’indices convergents. La vérité judiciaire est désormais solidement établie : François Légeret est coupable des trois homicides.
Mais l’affaire conserve une particularité rarement rencontrée dans un dossier ayant abouti à une condamnation définitive. La première reconstruction temporelle a été suffisamment fragilisée pour provoquer un nouveau procès, tandis que l’une des trois victimes reste physiquement absente de toute l’histoire judiciaire.
Les demandes de révision se succèdent
François Légeret n’abandonne pas. Au fil des années, plusieurs demandes de révision sont déposées sur la base de différents éléments présentés comme nouveaux. Elles sont rejetées les unes après les autres. Un autre témoignage tardif apparaîtra notamment : une femme affirmera avoir aperçu Ruth Légeret à Vevey vers 17 h 10 le 24 décembre 2005. Cet élément n’aboutira pas à un nouveau procès.
Une nouvelle tentative de révision, déposée en 2022, invoque notamment des questions relatives aux traces ADN. Elle échoue elle aussi : en 2024, le Tribunal fédéral rejette la demande. La condamnation de François Légeret demeure donc pleinement valable. Il ne s’agit pas juridiquement d’une affaire non résolue, encore moins d’un acquittement déguisé : pour la justice suisse, il est bien l’auteur des trois crimes.
Une vérité judiciaire, mais une pièce manque toujours
C’est précisément ici que se situe l’énigme. Contrairement à l’affaire Seznec, François Légeret a bénéficié d’un nouveau procès après l’apparition d’un élément susceptible d’affecter la chronologie. Contrairement à un cold case, la justice a également désigné et condamné un coupable. Pourtant, toute la vérité matérielle n’a jamais pu être reconstituée.
Le corps de Marie-José Légeret demeure introuvable. Les contestations portant sur la chronologie ont traversé le dossier pendant des années. Un premier jugement a été suffisamment remis en question pour nécessiter un second procès, mais celui-ci a finalement conduit exactement au même verdict. Et les demandes de révision ultérieures n’ont pas réussi à faire naître le doute juridique nécessaire pour recommencer encore une fois.
La justice suisse a donc apporté sa réponse à la question de la culpabilité. Mais une interrogation demeure derrière la condamnation : comment reconstituer complètement un triple crime lorsque l’une des victimes n’a jamais été retrouvée et qu’une partie de la chronologie initiale a dû être réécrite après le premier verdict ?
La Rédaction
Sources et références
- Tribunal fédéral suisse, décisions relatives à la condamnation et aux demandes de révision de François Légeret.
- Tribunal cantonal vaudois, procédures relatives au triple homicide de Vevey et au procès en révision de 2010.
- Tribune de Genève, archives judiciaires consacrées aux procédures de révision.
- RTL, L’Heure du crime, dossier consacré à l’affaire François Légeret.

