Le Soudan du Sud fait son entrée sur la Liste du patrimoine mondial avec l’un de ses espaces naturels les plus spectaculaires. Le paysage migratoire de Boma-Badingilo, théâtre de la plus vaste migration terrestre de mammifères connue, a été inscrit simultanément sur la Liste du patrimoine mondial en péril. Une reconnaissance internationale qui consacre sa valeur exceptionnelle, mais souligne surtout l’urgence de le préserver.
Un territoire façonné par la grande migration
Le site ne se limite pas au seul parc national de Boma. Il englobe également celui de Badingilo ainsi que les plaines inondables, les zones humides, les savanes et les espaces boisés qui les relient. Situé entre le système marécageux du Sudd et les savanes de l’Est soudanais, cet ensemble forme un immense corridor écologique rythmé par les pluies et les crues saisonnières.
Chaque année, des troupeaux de cobes à oreilles blanches, de tiangs, de gazelles de Mongalla et d’autres espèces parcourent ce territoire à la recherche d’eau et de pâturages. L’UNESCO le présente désormais comme le théâtre de la plus grande migration connue de mammifères terrestres au monde, un phénomène naturel dont l’ampleur dépasse les frontières du Soudan du Sud.
La valeur du paysage tient aussi à sa diversité humaine. Plusieurs communautés y pratiquent depuis des siècles l’élevage, l’agriculture et la pêche, entretenant avec les terres et la faune une relation qui constitue une composante essentielle de l’identité du site.
Une consécration assortie d’un signal d’alarme
L’inscription au patrimoine mondial pourrait, à première vue, apparaître comme une simple distinction internationale. Mais son classement immédiat parmi les sites en péril donne à la décision une tout autre portée.
Le paysage est exposé à une accumulation de menaces : insécurité persistante, pressions sur les ressources naturelles, fragilité des mécanismes de surveillance et effets croissants du dérèglement climatique. L’évaluation présentée au Comité du patrimoine mondial fait notamment état de risques actuels et émergents susceptibles de compromettre son intégrité écologique.
La procédure d’urgence retenue par l’UNESCO reflète donc une situation paradoxale : la communauté internationale reconnaît un sanctuaire naturel d’importance universelle au moment même où sa conservation devient particulièrement incertaine.
Un premier patrimoine mondial pour le pays
Depuis son indépendance en 2011, le Soudan du Sud reste confronté à l’instabilité politique, aux violences armées et à une profonde fragilité institutionnelle. Dans ce contexte, la reconnaissance de Boma-Badingilo représente une étape majeure pour un État qui avait ratifié la Convention du patrimoine mondial en 2016 et travaillait depuis plusieurs années à la préparation du dossier.
L’inscription offre désormais un cadre susceptible de mobiliser une expertise internationale, des financements de conservation et une coopération accrue avec les autorités nationales et les communautés locales. Elle ne constitue toutefois pas une protection automatique : sans sécurité, surveillance effective et gestion durable, le label de l’UNESCO ne suffira pas à préserver les itinéraires migratoires.
Le tourisme pourrait, à terme, ouvrir de nouvelles perspectives économiques. Mais dans un pays où les infrastructures demeurent limitées et où plusieurs régions restent difficiles d’accès, la priorité immédiate consiste moins à attirer des visiteurs qu’à empêcher la dégradation du milieu naturel.
Protéger le mouvement, pas seulement le territoire
La conservation de Boma-Badingilo pose un défi particulier. Il ne s’agit pas seulement de préserver quelques espèces ou de sanctuariser une portion de savane, mais de maintenir la continuité d’un déplacement animal couvrant un territoire immense.
Une route mal située, une zone de pâturage fragmentée ou une reprise des affrontements peut suffire à rompre les trajectoires empruntées par les troupeaux. La protection devra donc associer les deux parcs, leurs espaces intermédiaires et les communautés qui vivent le long du corridor.
En intégrant Boma-Badingilo au patrimoine mondial en péril, l’UNESCO offre au Soudan du Sud une reconnaissance historique, mais aussi une responsabilité considérable. Le pays abrite désormais officiellement un trésor de l’humanité. Reste à faire en sorte que cette consécration ne devienne pas, demain, l’inventaire solennel d’un spectacle naturel disparu.
La Rédaction
Sources et références : UNESCO ; Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO.

