Pendant plus de trois décennies, le Gazoduc Transsaharien (TSGP) a incarné l’archétype du projet stratégique sans cesse repoussé, régulièrement évoqué mais jamais concrétisé. Ce cycle d’attente pourrait toutefois toucher à sa fin, non par rupture soudaine, mais sous l’effet d’un basculement structurel de la géopolitique énergétique mondiale.
L’Europe, confrontée à la fragilisation durable de ses approvisionnements depuis la guerre en Ukraine, redécouvre une évidence stratégique longtemps sous-estimée : la dépendance énergétique constitue une vulnérabilité systémique. C’est dans ce contexte que le projet transsaharien, reliant le Nigeria à l’Algérie via le Niger, regagne une crédibilité inattendue.
Un corridor énergétique de plus de 4 000 kilomètres
Le Gazoduc Transsaharien est un projet d’infrastructure énergétique reliant les vastes réserves gazières du Nigeria aux réseaux algériens, avec une projection finale vers les marchés européens via la Méditerranée.
Long de plus de 4 000 kilomètres, dont une partie encore à construire, il traverse trois espaces aux dynamiques politiques et économiques profondément différentes. Le tracé passe par le delta du Niger, remonte vers le Niger, puis rejoint les infrastructures gazières du nord algérien.
Estimé entre 13 et 25 milliards de dollars selon les projections, le projet illustre autant une ambition industrielle qu’une incertitude financière persistante. Les écarts d’évaluation traduisent les difficultés structurelles liées au financement, à la stabilité régionale et aux conditions techniques d’exécution dans des zones désertiques extrêmes.
Trois États, trois logiques convergentes
Le Nigeria dispose de l’une des plus grandes réserves gazières au monde, mais continue de perdre une part significative de sa production en torchage, faute d’infrastructures d’exportation suffisantes. L’enjeu est donc économique autant qu’énergétique, avec la nécessité de transformer une richesse sous-exploitée en revenus stables.
L’Algérie cherche de son côté à renforcer sa position de fournisseur stratégique pour l’Europe. Déjà connectée au continent via plusieurs gazoducs et installations de gaz naturel liquéfié, elle entend consolider son rôle dans un marché en recomposition rapide.
Le Niger, enclavé et confronté à une instabilité politique chronique, voit dans ce projet une opportunité de diversification économique, de revenus de transit et d’ancrage dans les circuits énergétiques internationaux.
Une architecture fragile dans un espace instable
Le tracé du gazoduc traverse l’une des zones les plus sensibles du continent africain. Le Sahel central, marqué par la présence de groupes armés et de réseaux transfrontaliers, constitue un défi sécuritaire majeur.
L’expérience du delta du Niger, au Nigeria, a montré que les infrastructures pétrolières et gazières peuvent devenir à la fois des cibles et des ressources économiques parallèles pour des acteurs armés locaux. Dans ce contexte, la sécurité du projet ne dépendra pas uniquement de dispositifs militaires classiques, mais aussi de négociations locales et de compromis territoriaux informels.
Une rivalité stratégique avec le projet Nigeria–Maroc
Le Gazoduc Transsaharien s’inscrit désormais dans une compétition directe avec un autre projet majeur : le corridor gazier Nigeria–Maroc. Ce dernier, soutenu par Rabat, propose un tracé alternatif longeant la façade atlantique et reliant le Nigeria à l’Europe via une série de pays côtiers africains.
Cette rivalité dépasse la simple logique d’infrastructure. Elle traduit une compétition géopolitique plus large pour le contrôle des futurs corridors énergétiques africains vers l’Europe. Dans les deux cas, la contrainte majeure reste identique : la disponibilité des financements internationaux dans un contexte où les investisseurs anticipent progressivement la transition énergétique mondiale.
Le risque d’un projet dépassé avant même son achèvement
Au-delà des enjeux techniques et diplomatiques, une interrogation structurelle demeure : un projet de cette ampleur, dont la réalisation s’étendrait sur plus d’une décennie, pourra-t-il conserver sa pertinence dans un monde engagé dans la décarbonation progressive de ses économies ?
Les défenseurs du projet soulignent que la demande énergétique africaine elle-même constitue un moteur central, indépendamment des exportations vers l’Europe. Le gaz est présenté comme un vecteur de transition industrielle et d’électrification du continent.
Mais cette lecture implique une transformation profonde des modèles économiques nationaux, ainsi qu’une stabilité politique et financière encore loin d’être acquise.
Un projet suspendu entre ambition et incertitude
Le Gazoduc Transsaharien reste un projet emblématique des ambitions énergétiques africaines contemporaines. Sa relance témoigne d’un alignement temporaire d’intérêts entre États aux trajectoires différentes mais complémentaires.
Cependant, entre instabilité sécuritaire, compétition géopolitique et incertitude financière, son avenir demeure ouvert. Plus qu’un simple pipeline, il incarne désormais un test grandeur nature de la capacité du continent à transformer ses ressources naturelles en puissance stratégique durable.
La Rédaction

