Le monde n’est plus un espace de coopération feutrée. Il est redevenu un champ de rapports de force assumés, où les puissances avancent à découvert, sans détour idéologique ni habillage moral. Ressources stratégiques, routes commerciales, influence diplomatique, maîtrise industrielle : tout se négocie désormais sur fond de compétition rude. C’est dans ce contexte que la réflexion de Benoît Chervalier prend une résonance particulière. Pour l’ancien haut fonctionnaire de la Banque africaine de développement, aujourd’hui enseignant à l’Essec à Rabat, l’Afrique et l’Europe n’ont plus le luxe de l’isolement. S’allier n’est plus un idéal politique, mais une nécessité stratégique.
Un monde redevenu brutal
La mondialisation apaisée appartient au passé. Les tensions géopolitiques, les guerres ouvertes ou hybrides, les stratégies de captation des ressources ont mis fin à l’illusion d’un ordre international régulé par des règles partagées. L’Afrique se retrouve au cœur de cette recomposition : minerais critiques, terres agricoles, croissance démographique, marchés émergents. Elle est courtisée de toutes parts, mais aussi exposée. L’Europe, de son côté, conserve un poids économique et normatif considérable, mais voit son influence politique s’éroder face à des acteurs plus offensifs et moins contraints.
Dans ce paysage, continuer à penser les relations Afrique–Europe sous l’angle de l’aide, de la morale ou du passé colonial relève de l’aveuglement stratégique. Le monde avance vite, et il ne laisse pas de place aux hésitations prolongées.
« Ne pas se faire croquer » : une formule, un diagnostic
La formule employée par Benoît Chervalier — « pour ne pas se faire croquer » — tranche avec le langage diplomatique habituel. Elle dit pourtant l’essentiel. Il ne s’agit plus de coopération généreuse ou de partenariat de principe, mais de survie politique dans un environnement prédateur. Les grandes puissances ne cachent plus leurs intentions : sécuriser leurs approvisionnements, verrouiller leurs zones d’influence, imposer leurs standards.
Dans ce contexte, l’Afrique comme l’Europe risquent la marginalisation si elles restent fragmentées. L’une par sa dispersion politique et institutionnelle, l’autre par son incapacité croissante à parler d’une seule voix sur les enjeux stratégiques majeurs.
Deux faiblesses qui peuvent devenir des forces
L’analyse de Chervalier repose sur un constat simple : Afrique et Europe disposent de ressources complémentaires, mais aussi de fragilités structurelles. L’Afrique concentre le dynamisme démographique, le potentiel de croissance et des atouts naturels décisifs, mais souffre d’un manque de coordination, d’infrastructures et de capacités industrielles intégrées. L’Europe, à l’inverse, possède le capital, la technologie, l’expérience institutionnelle, mais affronte le vieillissement, la perte de vitesse géopolitique et une dépendance stratégique croissante.
Séparées, ces faiblesses s’additionnent. Pensées ensemble, elles peuvent se compenser. Encore faut-il sortir des schémas anciens, où l’un donnait et l’autre recevait, pour entrer dans une logique d’intérêts réciproques clairement assumés.
L’erreur de penser l’Afrique comme un bloc
Un autre apport central du propos de Chervalier consiste à déconstruire la vision homogène de l’Afrique. Le continent n’est ni un marché unique ni un espace politique uniforme. Les trajectoires nationales divergent profondément, entre États moteurs, pays en transition et zones de fragilité chronique. Continuer à raisonner en bloc, côté européen, conduit à des erreurs diplomatiques et économiques majeures.
Une alliance crédible suppose donc une approche différenciée, pragmatique, fondée sur les réalités locales plutôt que sur des catégories abstraites. Là encore, il s’agit moins de principes que d’efficacité stratégique.
Le sommet UA–UE, révélateur d’un décalage
Le sommet Union africaine–Union européenne, tenu à Luanda en 2025, illustre ce décalage persistant entre discours et réalité. Les déclarations de partenariat se succèdent, mais peinent à se traduire en stratégies opérationnelles cohérentes. Les intérêts convergent sur le papier, mais les mécanismes de décision, eux, restent lents, fragmentés, parfois contradictoires.
Pour Chervalier, le danger est clair : à force d’hésiter, d’autres avancent. Et ceux qui avancent imposent leurs règles.
Une alliance sans naïveté
L’alliance qu’il appelle de ses vœux n’a rien de romantique. Elle n’implique ni alignement automatique, ni renoncement à la souveraineté. Elle suppose au contraire une lucidité partagée : reconnaître que le monde est dur, que la compétition est structurelle, et que l’isolement est une illusion coûteuse.
Face aux discours souverainistes simplistes comme aux nostalgies d’un ordre ancien, cette approche tranche par son réalisme. Elle ne promet pas un avenir apaisé, mais une capacité retrouvée à peser.
S’allier ou disparaître des radars
Le monde ne tolère pas les zones grises. Les espaces qui ne s’organisent pas sont occupés, absorbés ou contournés. Dans ce contexte, l’Afrique et l’Europe se trouvent à un moment charnière. Soit elles transforment leurs intérêts communs en stratégie politique, soit elles continueront à subir les choix des autres.
L’avertissement de Benoît Chervalier est limpide : dans un monde de prédateurs, rester seul n’est plus une option.
La Rédaction

