Entre risques d’exclusion et potentiels de transformation, le Sud global appelle à une gouvernance plus équitable de l’IA
Alors que l’intelligence artificielle (IA) transforme rapidement les économies mondiales, son développement accentue les disparités entre le Nord et le Sud. À l’horizon 2030, l’IA pourrait générer 15 700 milliards de dollars de revenus à l’échelle planétaire, mais ces gains profiteront principalement à la Chine et à l’Amérique du Nord. L’Afrique et d’autres régions du Sud global risquent, elles, d’être laissées pour compte.
Un écart technologique qui s’élargit
Selon le rapport 2024 des Nations unies, « Governing AI for Humanity », les pays du Sud global peinent à accéder aux ressources nécessaires à la recherche et au déploiement de l’IA. L’accès aux infrastructures de calcul abordables, indispensables à l’entraînement des modèles, reste un obstacle majeur.
Pour Vilas Dhar, président de la Patrick J. McGovern Foundation, l’IA telle qu’elle est conçue aujourd’hui répond avant tout aux besoins des grandes puissances économiques :
« Sans intervention délibérée, l’IA risque de renforcer, par des moyens techniques, les schémas historiques d’exploitation. »
L’impact pourrait être particulièrement dévastateur dans les pays dépendants des industries à forte intensité de main-d’œuvre. Le remplacement du travail humain par des systèmes automatisés menace d’aggraver la pauvreté et le chômage, notamment chez les femmes, les jeunes, les travailleurs âgés et les personnes en situation de handicap.
Un modèle technologique mal adapté au Sud
Daron Acemoglu, économiste au MIT, souligne l’inadéquation des technologies capitalistiques au contexte des pays en développement :
« Là où le capital est rare et le travail abondant, l’IA devrait être pensée pour compléter, et non remplacer, les travailleurs. »
Or, les entreprises des économies avancées n’ont que peu d’incitations à investir dans des technologies adaptées à ces réalités. Ce décalage menace d’exclure durablement le Sud global des bénéfices économiques de l’IA.
Des usages porteurs d’espoir
Mais tout n’est pas perdu. Bien pensée, l’IA pourrait devenir un outil d’inclusion. Elle peut, par exemple, aider les agriculteurs africains grâce à l’analyse prédictive des rendements, la météo, ou encore les prix des marchés. Elle pourrait aussi renforcer les systèmes éducatifs et sanitaires défaillants.
« L’IA peut créer des modèles résilients et adaptés au contexte local », affirme Vilas Dhar.
Encore faut-il que les politiques publiques favorisent une IA complémentaire de l’humain et soutiennent la formation des populations aux enjeux du numérique, de la protection des données et des biais algorithmiques.
L’ombre de l’IA militaire
L’usage de l’IA dans les conflits armés, comme en Ukraine avec les drones autonomes et les robots de reconnaissance, suscite une inquiétude croissante. Si ces technologies peuvent limiter les pertes humaines d’un côté, elles posent aussi la question du pouvoir létal confié aux machines.
Une telle militarisation de l’IA, si elle se généralise, pourrait marginaliser encore davantage les pays en développement, déjà vulnérables aux conflits.
Vers une gouvernance mondiale plus inclusive
Face à ces enjeux, des initiatives émergent. Lors du 17ᵉ sommet des BRICS à Rio, les chefs d’État ont adopté une Déclaration sur la gouvernance mondiale de l’IA, exigeant une participation équitable des pays du Sud aux prises de décisions internationales.
Le président brésilien Lula da Silva a déclaré :
« L’IA ne doit pas devenir un privilège réservé à quelques nations, ni un outil de domination entre les mains de quelques milliardaires. »
Pourtant, selon le rapport onusien, 118 pays – principalement du Sud – ne sont impliqués dans aucune des grandes initiatives internationales sur l’IA. Seuls sept pays, tous du Nord, participent à l’ensemble de ces instances.
António Guterres, Secrétaire général de l’ONU, a mis en garde contre les déséquilibres structurels qui sapent toute gouvernance équitable :
« On ne peut pas gouverner l’IA de manière juste sans s’attaquer aux inégalités de notre système mondial. »
Une course contre la montre
Le débat autour de l’IA n’est plus théorique : il façonne déjà l’avenir. Comme le rappelle Vilas Dhar, l’issue dépendra de qui aura voix au chapitre :
« L’avenir de l’IA est en cours de négociation, avec urgence. Sera-t-elle un levier de progrès collectif ou un nouveau vecteur d’inégalité ? Cela dépendra de qui est habilité à la façonner. »
La Rédaction

