Dans le paysage foisonnant de l’art contemporain africain, Souleymane Ouologuem s’impose avec une singularité rare : celle d’un peintre dont l’œuvre dialogue profondément avec l’héritage dogon, tout en posant un regard lucide sur l’humanité contemporaine. Peintre malien profondément enraciné dans la culture dogon, il développe depuis plus de deux décennies une œuvre exigeante, à la fois intime et universelle, silencieuse mais chargée de mémoire. Son parcours, dense et engagé, témoigne d’un engagement artistique et culturel au long cours. Mais plus encore, sa peinture révèle un monde intérieur où se nouent tradition, spiritualité et langage plastique maîtrisé. Entre abstraction et symbolisme, entre terre et ciel, son travail interroge les rapports entre tradition et modernité, visible et invisible, individu et collectivité.

Un parcours enraciné, une vision universelle
Le parcours de Souleymane Ouologuem est profondément ancré dans une double matrice : celle de la tradition dogon, héritée par la mémoire, les rites, l’oralité ; et celle de la formation académique, reçue dans deux des institutions les plus exigeantes du Mali : l’Institut National des Arts de Bamako (INA) et le Conservatoire des Arts et Métiers Multimédia Balla Fasséké Kouyaté. Ces deux pôles, l’un sacré, l’autre méthodique structurent une pratique artistique où la rigueur technique sert une vision symbolique et spirituelle du monde.Ce n’est pas un hasard si Souleyman Ouologuem ne s’est pas contenté d’être un simple créateur d’images. Très tôt, il s’engage dans la structuration du champ culturel malien, en fondant l’association Anw-Ko’Art pour la promotion des arts plastiques, en enseignant les arts à la jeunesse, et en participant activement à des réseaux culturels africains (Réseau KYA, Fonds Maaya, Artwatch Africa). Ce faisant, il place la transmission et le collectif au cœur de sa démarche. Il est un maillon entre générations, entre modernité et tradition, entre ruralité et urbanité. Mais cet enracinement ne se referme pas sur lui-même. Il est le tremplin d’une ouverture à l’universel. Ouologuem a su porter son art au-delà des frontières : du Mali à l’Andorre, des États-Unis à la Chine, en passant par l’Éthiopie, le Maroc, la Belgique, ou encore la Martinique. Cette présence sur tous les continents n’est pas le fruit d’un exotisme séduisant, mais la preuve que ses formes, ses symboles, ses rythmes, parlent au monde entier. Car l’essence de son travail c’est la quête d’équilibre, le lien entre les mondes, la mémoire des origines. En articulant les dimensions locale et globale, Souleymane Ouologuem rejoint cette lignée d’artistes africains contemporains qui refusent l’assignation identitaire, tout en revendiquant la richesse de leur héritage. Il ne cherche pas à « représenter l’Afrique » : il cherche à exprimer l’invisible, à convoquer le sacré dans le présent et à redonner à la peinture son pouvoir d’évocation profonde. Son parcours est celui d’un peintre qui puise dans la terre dogon pour mieux parler à l’âme humaine, quelle que soit sa latitude.

La peinture comme territoire de mémoire
La peinture est bien plus qu’un médium visuel pour Souleymane Ouologuem : c’est un espace mental, un territoire symbolique où s’inscrivent les traces d’un héritage ancestral en constante métamorphose. Peindre, pour lui, c’est témoigner. Témoigner de son origine dogon, de la richesse rituelle et philosophique de cette culture, mais aussi des blessures, des déracinements et des transformations qu’elle subit à l’ère contemporaine. La Ginna, cette maison familiale traditionnelle en terre et en pierre, revient souvent dans ses compositions. Plus qu’un motif architectural, elle devient dans son travail le cœur battant de la mémoire collective, une métaphore de l’unité familiale et du socle spirituel d’un peuple. À travers cette forme construite, Ouologuem interroge la notion d’appartenance : où habite notre identité ? Que devient-elle lorsque le lien à la terre se distend ? Les thèmes, connaissance, éducation, dégradation des valeurs culturelles, pauvreté, qu’il aborde ne relèvent pas du commentaire sociologique, mais de la mise en image d’une réalité vécue, digérée, transfigurée. Sa peinture ne juge pas. Elle observe, interroge, alerte. Elle recompose un monde en péril, à la frontière du spirituel et du social. Ce travail de mémoire se manifeste aussi dans la matière même de ses œuvres. Ouologuem utilise des techniques mixtes, mêlant collages, pigments naturels, colles artisanales, qu’il fabrique lui-même dans une démarche quasi alchimique. Chaque toile est un fragment de mémoire incarnée, un objet vivant façonné par la main, le regard et la mémoire. Cette mémoire n’est jamais nostalgique. Elle est active, vivante, revendiquée. Peindre le monde Dogon, pour Ouologuem, c’est revendiquer une place dans le temps. C’est dire : « Je suis là, héritier de ce monde, témoin de sa beauté et de ses fragilités. » Par-delà les frontières du Mali, son message trouve un écho : au Musée du Quai Branly à Paris, où il a animé des ateliers de bogolan, à Osnabrück, Dakar, Houston, et bien d’autres lieux, ses œuvres circulent et résonnent. Elles deviennent ambassadrices d’un patrimoine immatériel que l’artiste transforme en art vivant.


Une œuvre en dialogue avec le monde
L’œuvre de Souleymane Ouologuem, bien qu’enracinée dans les traditions dogon, refuse l’enfermement dans une esthétique identitaire ou régionaliste. Elle ne cherche ni à exotiser la culture dont elle provient, ni à l’enfermer dans un passé figé. Elle agit au contraire comme un pont entre les mondes, entre l’Afrique et le reste du globe, entre la mémoire et la création vivante. Cette capacité à dialoguer avec le monde s’exprime d’abord par la présence internationale de l’artiste. Des galeries africaines aux musées européens, en passant par la Chine, les États-Unis, le Venezuela ou l’Éthiopie, Ouologuem a présenté son œuvre dans des contextes culturels extrêmement divers. Et partout, ses peintures suscitent l’intérêt, la réflexion, l’émotion. Ce n’est pas un hasard. Son langage visuel est transculturel, parce qu’il touche à des archétypes universels : la verticalité du spirituel, le lien à la terre, le passage entre visible et invisible, l’aspiration à la lumière, le tracé des civilisations. Ensuite, le dialogue s’opère à l’intérieur même de la toile. Souleymane Ouologuem confronte des éléments qui relèvent de cultures anciennes avec des techniques ou des abstractions plastiques modernes. Ce dialogue s’exprime aussi dans les thématiques qu’il aborde en filigrane : l’exil, la transmission, l’équilibre des sociétés, la mémoire, la paix. Ces préoccupations traversent aussi bien les sociétés africaines que les sociétés occidentales ou asiatiques. Par la force symbolique de la couleur (le jaune solaire, le bleu de la paix ou de la profondeur, le brun de la terre), Ouologuem crée des atmosphères dans lesquelles chaque spectateur peut projeter ses propres récits, quelle que soit son origine culturelle.
Richard Laté Lawson-Body

