« L’histoire écrite par les vainqueurs n’est pas l’histoire des peuples », pourrait-on résumer. Soixante ans après les indépendances, l’Afrique revient à la charge : réécrire son histoire pour se libérer d’un récit longtemps imposé par les puissances coloniales. Une démarche complexe, politique, identitaire – et aujourd’hui relancée avec force par une génération qui veut comprendre le passé pour mieux façonner l’avenir.
Une ambition ancienne, un souffle nouveau
Depuis les années 1960, les jeunes nations africaines ont tenté de produire leurs propres narrations nationales. Mais cette volonté s’est souvent heurtée à un triple obstacle : le poids des archives coloniales, la faiblesse des institutions scientifiques locales, et la tentation autoritaire des régimes postcoloniaux. Résultat : peu d’États ont réussi à construire un récit historique cohérent, légitime, et décolonisé.
Aujourd’hui, la dynamique est relancée. Portée par des universitaires africains, des mouvements panafricanistes, des artistes engagés, mais aussi par des gouvernements en quête de légitimité symbolique, la réécriture de l’histoire devient un enjeu stratégique. Elle dépasse les frontières nationales pour rejoindre les luttes globales contre le racisme, l’effacement mémoriel et les inégalités de narration.
Décoloniser les savoirs, repenser les héros
Au cœur de cette réécriture, une exigence fondamentale : qui a le droit de dire l’histoire ? Pendant longtemps, le récit du passé africain a été structuré depuis Paris, Londres ou Bruxelles, souvent à travers les filtres de l’ethnologie coloniale ou des archives militaires. L’histoire africaine devenait un simple appendice du récit impérial.
Aujourd’hui, il s’agit de réhabiliter les figures résistantes oubliées, de redonner voix aux récits oraux, de sortir l’histoire des manuels pour l’inscrire dans les mémoires vivantes. Des noms comme Samory Touré, Yaa Asantewaa, Cheikh Anta Diop ou Funmilayo Ransome-Kuti reprennent leur place dans la trame nationale.
Mais la décolonisation du récit ne concerne pas que les héros. Elle passe aussi par les langues, les pratiques pédagogiques, les lieux de mémoire, et même les musées.
Restitution, archives, éducation : trois leviers clés
1. Restituer, c’est reconstruire.
Le retour d’objets d’art pillés pendant la colonisation – initié par des pays comme le Bénin ou le Sénégal – ne relève pas seulement du symbolique. Il s’agit de réancrer la mémoire dans des objets physiques, de relier passé et présent par des artefacts recontextualisés.
2. Accéder aux archives, c’est sortir de l’ombre.
De nombreux documents essentiels restent enfermés dans des centres d’archives européens. Les chercheurs africains peinent à y accéder. La souveraineté historique passe aussi par la numérisation, le rapatriement et la démocratisation de ces sources.
3. Éduquer, c’est transmettre.
Enfin, le programme scolaire reste le vecteur central d’un récit collectif. Plusieurs pays africains entament une réforme de leur enseignement de l’histoire. Objectif : sortir des narrations linéaires, éviter les mythes nationalistes, et reconnecter les jeunes générations à une mémoire plurielle.
Un chantier politique et culturel
Mais la réécriture de l’histoire n’est pas sans risques. Elle peut devenir un instrument de propagande, surtout dans les régimes autoritaires. Elle peut aussi attiser des tensions ethniques si elle sert une mémoire exclusive. Enfin, elle peut alimenter un nationalisme fermé si elle se détourne de l’universalité des luttes.
Reste que ce chantier est indispensable. Dans un monde où les récits façonnent les identités, reprendre la main sur sa propre histoire est un acte de souveraineté intellectuelle, culturelle et symbolique.
L’Afrique veut raconter elle-même son histoire. Non pour se refermer sur le passé, mais pour mieux entrer dans l’avenir.
La Rédaction

