Malgré les inquiétudes croissantes aux États-Unis sur l’influence grandissante de la Chine, le Kenya conserve son statut d’allié majeur hors OTAN, symbole d’une relation militaire jugée « indispensable ».
Le général Michael Langley n’a laissé place à aucun doute : le Kenya demeure un pilier de la stratégie militaire américaine en Afrique. Lors d’un entretien accordé à Capital News depuis Nairobi, le chef du commandement américain pour l’Afrique (USAFRICOM) a réaffirmé le rôle central du pays d’Afrique de l’Est dans la lutte contre le terrorisme et la stabilité régionale.
« Le Kenya est un excellent partenaire pour les États-Unis. Nous avançons ensemble sur le terrain, notamment en Somalie », a souligné Langley.
À ses yeux, l’alliance militaire entre Washington et Nairobi résiste aux fluctuations diplomatiques. Pourtant, la politique étrangère kényane suscite de plus en plus de crispations au Congrès américain, notamment depuis le rapprochement public du président William Ruto avec Pékin.
Un partenariat militaire réaffirmé
Le statut de Major Non-NATO Ally (MNNA), accordé au Kenya par le président Joe Biden en 2023, confère au pays un accès privilégié à certains équipements militaires américains et à une coopération sécuritaire renforcée. C’est un marqueur fort, jusque-là réservé à une poignée de partenaires jugés fiables.
Mais ce choix est aujourd’hui remis en question par une partie du Sénat américain, incarnée par le sénateur républicain Jim Risch, président de la commission des Affaires étrangères.
La Chine, ligne rouge pour Washington
Depuis plusieurs semaines, les signes de rapprochement entre Nairobi et Pékin se multiplient. En avril, lors d’une visite officielle en Chine, William Ruto a signé plusieurs accords dans les domaines de l’agriculture, des énergies vertes et des technologies. Il y a aussi prononcé un discours sans ambiguïté à l’université de Pékin, dénonçant un ordre mondial « brisé » et appelant à un système plus inclusif – aux côtés de la Chine.
Une déclaration en particulier a fait bondir Washington : Ruto a affirmé que le Kenya et la Chine sont “co-architectes d’un nouvel ordre mondial”. Une formule que le sénateur Risch a interprétée non comme une posture diplomatique, mais comme un alignement clair avec Pékin.
« Ce n’est pas une simple affinité. C’est une allégeance. Cela mérite une réévaluation sérieuse de notre relation avec le Kenya », a-t-il lancé lors d’une audition au Sénat.
Ruto, entre deux mondes
Le chef de l’État kényan assume pourtant une ligne héritée de son prédécesseur Mwai Kibaki : un non-alignement stratégique. Nairobi refuse de choisir entre les blocs et multiplie les partenariats selon ses intérêts, dans une logique de souveraineté pragmatique.
« Nous ne penchons ni vers l’Est ni vers l’Ouest », répètent les responsables kényans, qui défendent un modèle de diplomatie équilibrée, ancré dans les besoins concrets du développement.
Mais aux yeux de certains stratèges américains, ce positionnement devient ambigu lorsque les actes rejoignent les discours chinois. Une rencontre entre l’ambassadeur de Chine et la présidente du parti UDA (majorité présidentielle) a récemment été jugée « troublante » par Washington.
Vers une refonte de la politique africaine des États-Unis ?
Jim Risch appelle désormais à un changement de paradigme : moins de confiance dans les hommes forts, plus de soutien aux institutions. Il plaide aussi pour une relance de la diplomatie économique américaine sur le continent, notamment via le secteur privé.
« Il est temps d’avoir une vision lucide de nos partenaires africains. Les alliances doivent reposer sur des valeurs partagées et une gouvernance crédible », affirme-t-il.
Ce débat dépasse le seul cas du Kenya. Il illustre le dilemme stratégique des États-Unis face à une Afrique courtisée par toutes les puissances mondiales — Chine, Russie, Turquie, Golfe — mais de plus en plus revendicatrice de son autonomie.
Le Kenya n’a pas tourné le dos à Washington, mais il regarde ailleurs. Sa coopération militaire avec les États-Unis reste solide, mais son ouverture vers la Chine provoque des crispations au cœur du pouvoir américain. Dans un monde multipolaire, Nairobi joue sa propre partition, refusant de se laisser enfermer dans une logique de blocs. Un pari audacieux, mais risqué, qui pourrait redéfinir les équilibres en Afrique de l’Est.
La Rédaction

