Les autorités poursuivent en justice des citoyens ordinaires pour de simples critiques, grâce à une loi détournée de sa finalité
Dao Ba Cuong n’était ni militant ni blogueur. Ouvrier métallurgiste dans la province de Phu Yen, il avait simplement organisé une cérémonie en hommage à son fils, mort en garde à vue. Un geste de deuil transformé en acte de rébellion par les autorités vietnamiennes. En décembre 2023, il a été condamné à deux ans de prison pour « atteinte aux intérêts de l’État ».
L’article 331 du Code pénal vietnamien est devenu l’arme privilégiée d’un appareil répressif de plus en plus zélé. Cette disposition floue, conçue pour protéger l’État, est aujourd’hui utilisée pour faire taire toute critique, aussi pacifique soit-elle. C’est ce que documente Human Rights Watch dans son rapport de 26 pages intitulé : « Nous serons tous bientôt arrêtés : Poursuites abusives en vertu de la loi vietnamienne sur les atteintes aux intérêts de l’État ».
Une répression silencieuse, mais implacable
Depuis 2018, les tribunaux vietnamiens ont condamné au moins 124 personnes en vertu de l’article 331 – une multiplication par quatre par rapport à la période précédente (2011-2017). Si autrefois la cible était essentiellement les blogueurs et défenseurs des droits humains, aujourd’hui ce sont des couturières, des ouvriers ou des citoyens issus de minorités ethniques qui remplissent les cellules.
Parmi les cas recensés :
• Vu Thi Kim Hoang, couturière, a écopé de 2 ans et 6 mois de prison parce que son compagnon utilisait son ordinateur pour publier des contenus critiques.
• Danh Minh Quang, khmer, a été condamné à 3 ans et demi pour avoir dénoncé la discrimination envers son peuple.
• Le Minh The, ancien détenu, est retourné en prison pour avoir reparlé sur les réseaux sociaux de pauvreté, de corruption et de droits fonciers.
• Sa sœur, Le Thi Binh, a aussi été condamnée pour avoir « partagé » des publications jugées diffamatoires.
Le point commun entre ces affaires ? Aucun appel à la violence. Aucun sabotage. Aucun complot. Juste des mots, postés sur Facebook ou prononcés en public.
Un Vietnam aux deux visages
Le Vietnam siège actuellement au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Une position qui contraste violemment avec la réalité décrite par Human Rights Watch. Car derrière l’image d’un pays en pleine croissance, désireux d’attirer les investissements étrangers, se cache un système judiciaire utilisé pour briser toute velléité de contestation.
« L’article 331 est devenu un outil de représailles contre les citoyens qui osent critiquer des services publics défaillants ou dénoncer des abus policiers », déplore Patricia Gossman, directrice adjointe pour l’Asie chez Human Rights Watch.
Le silence complice des partenaires économiques
Pour HRW, le manque de réaction des donateurs et partenaires commerciaux du Vietnam alimente cette dérive autoritaire. Trop souvent obnubilés par les perspectives économiques, ils passent sous silence les violations massives des droits humains. Mais la société civile vietnamienne, elle, paie le prix fort de ce mutisme diplomatique.
Le message des autorités est clair : contester, c’est menacer l’État. Même s’il ne s’agit que de réclamer justice pour un fils mort entre les mains de la police.
Un appel à l’action
Human Rights Watch demande :
• La libération immédiate de toutes les personnes détenues en vertu de l’article 331 pour avoir exercé pacifiquement leurs droits.
• L’abrogation de cette loi liberticide.
• Une pression internationale accrue sur le Vietnam, à la fois publique et diplomatique, pour mettre fin à cette répression injustifiable.
Car dans un État de droit, exprimer une opinion ne devrait jamais être un crime.
La Rédaction
Source / Human Rights Watch | https://www.hrw.org/fr

