Lors de la révolution du jasmin en 2011, les Tunisiens noirs ont cru à un changement profond. Plus d’une décennie plus tard, le combat contre le racisme structurel semble au point mort, et certains militants sont contraints à l’exil.
Un espoir vite brisé
Lorsque Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu en décembre 2010, déclenchant un soulèvement qui allait renverser Zine el-Abidine Ben Ali, la rue tunisienne rêvait de justice et d’égalité. Parmi ceux qui espéraient un renouveau, la communauté noire du pays, longtemps marginalisée, croyait enfin voir l’occasion d’une véritable reconnaissance.
Amir, militant de la première heure, se souvient encore des premières marches contre la discrimination raciale, où des Tunisiens noirs osaient, pour la première fois, revendiquer leurs droits publiquement. En 2018, l’adoption de la loi criminalisant le racisme semblait confirmer que le pays avançait dans la bonne direction. Mais l’euphorie fut de courte durée.
Un racisme institutionnalisé
Malgré la loi, les discriminations sont restées omniprésentes. Les patronymes à connotation servile n’ont pas disparu, les violences policières continuent de cibler les Noirs de manière disproportionnée, et leur absence dans les sphères de pouvoir demeure criante.
Pire encore, en février 2023, le président Kaïs Saïed a ravivé les tensions en accusant un prétendu complot visant à « modifier la composition démographique » de la Tunisie par l’afflux de migrants subsahariens. En quelques jours, une vague d’attaques a déferlé sur les Noirs, qu’ils soient Tunisiens ou étrangers. Agressions, expulsions de logements, arrestations arbitraires : un climat de peur s’est installé.
Leïla Moussa, figure du combat antiraciste et fondatrice de l’association Mnemty, a été arrêtée sous prétexte d’atteinte à la sûreté de l’État. « Le message était clair : toute contestation, même pacifique, serait réprimée », confie Amir, aujourd’hui réfugié en France.
Une dérive autoritaire qui étouffe toute contestation
Les mois suivants ont vu la Tunisie sombrer un peu plus dans la répression. Réélu en octobre 2024 avec plus de 90 % des voix dans un scrutin verrouillé, Kaïs Saïed a intensifié son offensive contre les opposants. Journalistes, avocats, militants des droits humains : personne n’échappe aux arrestations arbitraires.
Dans ce climat, la cause des Tunisiens noirs est devenue encore plus périlleuse. Toute dénonciation du racisme est perçue comme une attaque contre l’État. Plusieurs figures du mouvement antiraciste ont fui le pays pour éviter d’être emprisonnées. « Ceux qui restent doivent se taire ou disparaître », souffle Amir.
Une révolution confisquée, mais une résistance qui persiste
Quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie ressemble de plus en plus au régime qu’elle avait renversé. Pour la communauté noire, l’espoir d’un avenir plus juste s’éloigne un peu plus chaque jour. Pourtant, en exil ou dans la clandestinité, la résistance s’organise.
Des Tunisiens noirs, mais aussi des alliés de la société civile, continuent à documenter les abus, à alerter les médias internationaux et à porter la lutte au-delà des frontières. « Tant qu’on parlera, tant qu’on témoignera, ils n’auront pas gagné », assure Amir.
La révolution a peut-être été confisquée, mais son esprit, lui, n’a pas totalement disparu.
La Rédaction

