Les conflits humains ont des répercussions dévastatrices non seulement sur les populations humaines, mais aussi sur la faune sauvage. Plus de 70 % des parcs nationaux africains ont été touchés par des guerres récentes, mettant en péril la biodiversité et les écosystèmes. Une étude menée par des chercheurs des universités de Yale et de Princeton, publiée dans la revue Nature, montre que les conflits sont le facteur principal influençant les dynamiques des populations animales, dépassant des facteurs comme les sécheresses ou la taille des zones protégées. Selon les auteurs, les initiatives de conservation pourraient jouer un rôle clé dans le processus de paix dans les régions touchées par la guerre, soulevant ainsi des questions cruciales : comment protéger la faune dans un environnement de guerre ? Et quel est le rôle de la conservation dans la consolidation de la paix après un conflit ?
Les conflits armés représentent une menace directe pour les animaux, qui sont souvent pris entre les feux croisés ou chassés pour nourrir les combattants. Cependant, les conséquences indirectes sont tout aussi dramatiques. La gestion des parcs nationaux s’effondre, les services de surveillance sont affaiblis, et le braconnage devient une activité lucrative pour financer les opérations militaires. En conséquence, la conservation devient un élément central des stratégies de reconstruction post-conflit dans des pays comme la Colombie et le Cambodge.
Une des réponses à cette crise a été la création de partenariats public-privé, où les ONG prennent en charge la gestion des parcs menacés. Ces ONG, souvent dirigées par des experts étrangers, sont perçues comme des acteurs neutres, chargés d’assurer la sécurité des parcs et de maintenir l’ordre dans un contexte instable. L’exemple du parc des Virunga, en République Démocratique du Congo (RDC), où la Virunga Foundation gère les activités du parc, illustre cette approche. Cette gestion extérieure, soutenue par des financements internationaux, a permis de maintenir la stabilité et la conservation des espèces, notamment les gorilles de montagne, dont il reste moins de 1 000 individus.
Cependant, cette gestion extérieure rencontre aussi des obstacles importants. Bien que ces initiatives visent à protéger la faune, elles ne peuvent ignorer les réalités politiques locales. Les parcs nationaux, souvent établis sous la colonisation, sont parfois perçus par les groupes rebelles comme des symboles d’occupation ou des espaces à contrôler pour affirmer leur souveraineté. En République Centrafricaine, par exemple, un garde forestier formé par l’Union Européenne est devenu un chef militaire du mouvement rebelle Séléka, illustrant la complexité de la situation où les acteurs de la conservation peuvent aussi être impliqués dans les conflits.
Dans le parc des Virunga, la gestion par une ONG cohabite avec l’armée congolaise, dont certaines actions, comme le braconnage ou la production illégale de charbon de bois, ont mis en danger la faune. De plus, les expulsions de populations locales du parc ont conduit à des tensions avec les rebelles, qui cherchent à permettre à ces populations de revenir pour reprendre leurs activités économiques. Ces tensions peuvent entraîner des affrontements violents, affectant à la fois les humains et les animaux.
Paradoxalement, les groupes rebelles ne sont pas toujours hostiles à la faune. Si les hippopotames ont été victimes de la violence des soldats, les gorilles de montagne ont bénéficié d’une forme de protection même de la part des groupes rebelles, qui ont organisé des visites pour les touristes. Cela démontre que, dans certains contextes, les dynamiques de guerre peuvent interagir de manière complexe avec les efforts de conservation.
Ainsi, bien que la protection de la faune puisse être bénéfique pour la paix, il est essentiel de comprendre que la conservation n’est jamais politiquement neutre. Elle s’inscrit toujours dans un contexte de pouvoir et de conflits. Négliger cette dimension pourrait transformer des initiatives de conservation en instruments de guerre, exacerbant les tensions et nuisant davantage aux espèces qu’elles tentent de protéger. Il est donc crucial d’intégrer la gestion de la faune dans une approche plus globale de résolution des conflits, tenant compte des réalités locales et des enjeux politiques spécifiques.
La Rédaction

