Des histoires de guêpes « enivrées » ou de coléoptères « buvant de la bière » ont longtemps alimenté l’idée que la consommation d’alcool chez les animaux non-humains était rare, accidentelle et sans réel bénéfice physiologique. Cependant, des écologistes remettent aujourd’hui en question cette hypothèse, affirmant que la consommation d’alcool est bien plus répandue et stratégique qu’on ne le croyait.
L’alcool, une constante naturelle dans les écosystèmes
Une équipe internationale d’écologistes avance que l’éthanol, un composé présent naturellement dans presque tous les écosystèmes, est fréquemment consommé par les animaux dont l’alimentation est basée sur les fruits et le nectar. « Nous nous éloignons de cette vision anthropocentrique selon laquelle l’éthanol est réservé aux humains », explique Kimberley Hockings, écologue comportementale à l’Université d’Exeter et autrice principale de l’étude. « L’éthanol est beaucoup plus abondant dans la nature que nous le pensions, et la majorité des animaux qui consomment des fruits sucrés y sont exposés. »
Bien que l’alcool ait une longue histoire dans la vie humaine, des traces de bière remontant à 9 000 ans ayant été trouvées en Chine, la recherche sur la consommation d’alcool dans le monde animal est restée limitée. Pourtant, les anecdotes ne manquent pas : des éléphants, des babouins et même un élan en Suède ont été observés manifestant des signes d’intoxication après avoir ingéré des fruits fermentés. Ces cas, cependant, n’ont jamais été accompagnés de mesures précises des niveaux d’éthanol.
Le processus de fermentation
L’éthanol, le principal composé alcoolique, est produit lorsque la levure fermente le sucre des fruits, des céréales et des légumes. Cette fermentation naturelle a débuté il y a environ 100 millions d’années, époque à laquelle l’évolution des plantes à fleurs a permis la production de nectar et de fruits sucrés. Bien que la teneur moyenne en éthanol des aliments fermentés soit d’environ 1-2% d’alcool par volume (ABV), des fruits trop mûrs peuvent atteindre des niveaux bien plus élevés. Par exemple, des fruits du palmier Astrocaryum standleyanum au Panama ont été mesurés avec des taux atteignant 10,3% ABV.
Malgré cela, la capacité génétique des animaux à métaboliser l’éthanol existe depuis bien avant l’apparition de la fermentation par la levure. Les chercheurs pensent que certaines espèces ont évolué pour rechercher des fruits et du nectar particulièrement riches en sucre, stimulant potentiellement leur système de récompense neurologique. « Des idées ont été avancées sur le fait que l’éthanol pourrait activer le système d’endorphine et de dopamine, entraînant des sensations de relaxation pouvant avoir des avantages sociaux », ajoute Anna Bowland, co-autrice de l’étude.
L’influence de l’alcool sur le comportement animal
Des études antérieures ont exploré comment l’éthanol pouvait influencer le comportement animal, notamment chez les mouches drosophiles, qui augmentent leur consommation d’alcool lorsqu’elles sont menacées par des parasites, ou chez les colibris et poissons-zèbres, chez qui l’alcool provoque des comportements plus audacieux.
Cependant, les chercheurs soulignent que l’ivresse peut être un risque écologique. « Il n’est pas avantageux d’être enivré quand on grimpe aux arbres ou qu’on est entouré de prédateurs la nuit », note Matthew Carrigan, écologue moléculaire. Contrairement aux humains, les animaux cherchent avant tout les calories sans les effets enivrants.
Réévaluer le rôle de l’éthanol dans la nature
Les écologistes appellent à davantage de recherches sur le rôle de l’alcool dans le règne animal, arguant que ces comportements pourraient avoir une explication évolutive. « Une vue éco-évolutive large suggère que l’éthanol n’est ni rare, ni simplement évité », conclut l’étude. L’éthanol peut être toxique mais aussi offrir une protection contre les organismes concurrents. Cette adaptation métabolique pourrait permettre à certaines espèces d’étendre leur accès aux ressources énergétiques.
La Rédaction

