Depuis des décennies, le Nigeria se débat dans une lutte complexe pour la décentralisation du pouvoir entre ses différents niveaux de gouvernance. L’issue de ce combat reste incertaine, alors que la question de l’autonomie financière des gouvernements locaux (LGAs) divise les dirigeants du pays. Cette bataille illustre les enjeux de la gouvernance locale, où la légitimité politique et la gestion des ressources sont constamment en tension.
Un décret pour une réforme historique
En 2020, le président Muhammadu Buhari a pris une décision historique en émettant un décret exécutif visant à donner une véritable indépendance financière aux 774 LGAs du Nigeria. Cette mesure permettait également aux instances législatives et judiciaires locales de s’affranchir de la tutelle des gouverneurs des États, souvent accusés de détourner des fonds au détriment du développement local.
Cependant, cette réforme ambitieuse a immédiatement rencontré une vive opposition. Les 36 gouverneurs d’État, voyant leur pouvoir menacé, ont riposté en portant l’affaire devant la Cour suprême. Leur tentative de bloquer cette réforme a échoué, mais la question de l’autonomie des LGAs est restée en suspens, alors qu’un projet de loi du Sénat visant à renforcer cette autonomie a été mis en attente à la suite des élections de 2023.
L’opposition des gouverneurs et l’impasse politique
Dans ce climat de tension, Seyi Makinde, un influent gouverneur du sud-ouest, s’est érigé en symbole de la résistance contre les réformes de Buhari. Vice-président du Forum des Gouverneurs, il a refusé d’appliquer le décret pour les 33 conseils locaux de son État, qualifiant les LGAs de structures “frauduleuses”. Ce refus a été soutenu par d’autres gouverneurs, conduisant à une impasse politique qui a fragilisé l’application de la réforme.
Une victoire juridique symbolique sous la présidence de Bola Tinubu
L’élection de Bola Tinubu à la présidence en 2024 a marqué un tournant dans cette lutte acharnée. En mai de la même année, le gouvernement fédéral a pris l’initiative de porter plainte contre les gouverneurs devant la Cour suprême. La décision des sept juges a suscité une large approbation publique en accordant l’autonomie financière aux LGAs, pourtant Seyi Makinde a balayé cette victoire du revers de la main, la qualifiant de “distraction”.
Une mobilisation sociale pour la réforme constitutionnelle
Face à ce rejet, les militants sociaux sont montés au créneau. En juillet 2024, ils ont appelé le gouvernement fédéral et le Sénat à résoudre le problème en modifiant la section 162(6) de la Constitution, afin de clarifier la répartition des ressources. Leur revendication centrale : séparer les comptes bancaires des gouverneurs et des LGAs pour empêcher tout détournement de fonds. Cette initiative a trouvé un écho favorable, et le Sénat a récemment annoncé son intention d’amender certaines dispositions constitutionnelles qui contrediraient la décision de la Cour suprême.
La lutte se déplace aux urnes
Alors que la bataille juridique semble partiellement gagnée, une autre se profile à l’horizon : celle des élections locales. Les gouverneurs, décidés à maintenir leur influence sur les LGAs, cherchent désormais à faire élire leurs alliés pour sécuriser leur mainmise sur les conseils locaux. Dans ce contexte, le contrôle des urnes devient un enjeu aussi crucial que la réforme législative.
Une bataille sans fin ?
Le Nigeria se trouve à un carrefour délicat. La victoire judiciaire pour l’autonomie financière des gouvernements locaux pourrait n’être qu’une victoire symbolique si elle n’est pas suivie d’une réelle transformation des pratiques politiques. Dans ce pays, gagner une bataille juridique n’est souvent que le début d’une lutte beaucoup plus longue, où la loi et la politique se confrontent dans un jeu d’influence complexe et constant.
La question demeure : le Nigeria parviendra-t-il à surmonter ces résistances pour instaurer une gouvernance véritablement décentralisée ? Seul l’avenir le dira, mais une chose est certaine : la route vers l’autonomie des gouvernements locaux reste semée d’embûches, et le pays devra encore affronter de nombreux défis pour espérer un jour sortir de cette impasse.
La Rédaction

