La Tunisie a récemment franchi un cap inquiétant. Quarante figures de l’opposition ont été condamnées à des peines de prison allant jusqu’à 66 ans par un tribunal antiterroriste. Derrière ces décisions, c’est tout un appareil judiciaire qui semble mis au service d’une répression politique assumée. Une nouvelle étape dans la dérive autoritaire du régime de Kaïs Saïed.
Des peines hors norme, des procès sous silence
Parmi les condamnés, on retrouve des visages familiers de la scène politique tunisienne : l’homme d’affaires Kamel Eltaief (66 ans de prison), l’activiste Khayam Turki (48 ans), ainsi que Ghazi Chaouachi, Issam Chebbi, Jawhar Ben Mbarek et Ridha Belhaj, tous condamnés à 18 ans. Certains accusés sont emprisonnés depuis deux ans, d’autres sont en exil ou encore libres. Aucun n’a été jugé en présence de ses avocats, et la majorité des audiences se sont déroulées à huis clos.
Le procès, d’une ampleur inédite, a été qualifié de « mascarade » par l’avocat Abdessatar Messaoudi, qui annonce que des appels seront déposés. Les chefs d’accusation vont du « complot contre la sûreté de l’État » à « l’appartenance à un groupe terroriste ». Pourtant, Human Rights Watch estime que les accusations sont « infondées » et « ne reposent sur aucune preuve crédible ».
Une justice instrumentalisée pour frapper l’opposition
Parmi les personnes lourdement condamnées figurent des figures connues pour leur opposition farouche au président Kaïs Saïed : Issam Chebbi, Jawhar Ben Mbarek, l’avocate militante Chaima Issa, et Ridha Belhaj, tous affiliés au Front du salut national. Abdelhamid Jelassi et Noureddine Bhiri, anciens dirigeants du parti Ennahdha, ont été respectivement condamnés à 13 et 43 ans de prison.
La liste publiée par les avocats – en attendant confirmation officielle – évoque aussi la condamnation à 33 ans de personnalités en exil, comme l’intellectuel français Bernard-Henri Lévy, la militante féministe Bochra Belhaj Hmida, ou encore Nadia Akacha, ex-directrice du cabinet présidentiel. Des condamnations par défaut, mais lourdes de signification politique.
Un climat de peur installé au sommet de l’État
Depuis 2021, la Tunisie a vu son équilibre institutionnel bouleversé. Kaïs Saïed a dissous le Parlement, gouverne par décrets, et s’appuie sur une nouvelle Constitution rédigée sur mesure. La justice, dans ce contexte, semble fonctionner comme un bras armé du pouvoir.
La peine la plus sévère – 66 ans – infligée à Kamel Eltaief, un ancien proche du régime Ben Ali devenu opposant, illustre la volonté d’effacer toute voix critique, quelle que soit son origine. « Son crime était d’être impliqué dans la politique », déplore Hayder Turki, cousin de Khayam Turki, lui-même condamné à 48 ans de prison.
Une démocratie asphyxiée, une communauté internationale en retrait
Le climat politique est devenu irrespirable pour les opposants. La société civile est fragilisée, les journalistes surveillés, et les ONG harcelées. Ces peines, d’une brutalité inédite, visent à dissuader toute contestation.
Face à cette dérive, la réaction internationale reste timorée. L’Union européenne se contente de remarques diplomatiques prudentes, tandis que l’Union africaine garde le silence. À l’intérieur du pays, c’est la peur qui domine. La Tunisie, autrefois espoir du monde arabe post-printemps, sombre dans une spirale autoritaire.
La Rédaction

