Depuis quelques semaines, les témoignages affluent sur les réseaux sociaux : des Tunisiens en situation irrégulière en Europe, en particulier en France, sont brutalement expulsés vers leur pays d’origine. Les vidéos, souvent filmées depuis les centres de rétention ou à l’aéroport, racontent une même histoire : celle d’un vol expéditif, d’un aller sans retour, et d’un sentiment d’injustice profondément ancré.
Derrière ces retours forcés se cache une mécanique européenne qui s’emballe. L’OQTF – Obligation de Quitter le Territoire Français – est devenue le principal levier d’une politique migratoire durcie. Et c’est la Tunisie, pays d’origine d’un grand nombre de migrants, qui se retrouve en première ligne de ces mesures.
L’ombre du mémorandum UE-Tunisie
En juillet 2023, un mémorandum d’entente a été signé entre l’Union européenne et la Tunisie. S’il se voulait global, abordant la coopération économique, l’énergie et la migration, c’est ce dernier volet qui cristallise aujourd’hui la colère. Car le texte prévoit une intensification des retours de migrants en situation irrégulière. Le président Kaïs Saïed, de son côté, affirme qu’aucun accord n’a été conclu sur les expulsions. Pourtant, sur le terrain, les faits semblent le contredire.
Le Forum Tunisien pour les Droits Économiques et Sociaux (FTDES) tire la sonnette d’alarme : il dénonce une absence totale de transparence dans les accords signés avec les pays européens et exige la fin immédiate des expulsions forcées.
Une colère qui monte
« Au premier vol libre, on te met dans l’avion. » Cette phrase, partagée massivement en ligne, est devenue un symbole. Celui d’un sentiment d’abandon. De nombreux Tunisiens estiment que leur gouvernement cède à la pression européenne sans protéger ses ressortissants. Et cette colère dépasse la seule question migratoire : elle révèle un malaise plus large, nourri par la crise économique, la défiance envers le pouvoir, et une jeunesse en perte de repères.
À l’échelle européenne, la France semble en tête dans l’application de ces mesures. En 2024, plusieurs milliers d’OQTF ont été délivrées à des Tunisiens, dont une grande partie ont été effectivement expulsés. À cela s’ajoutent les procédures accélérées, les placements en centre de rétention et les reconduites immédiates.
Le prix d’un accord
Les autorités tunisiennes, elles, se retrouvent prises entre deux feux : d’un côté, des promesses d’aides économiques et de financements européens ; de l’autre, une opinion publique de plus en plus hostile à cette collaboration sécuritaire.
Car au-delà des chiffres, ce sont des vies qui basculent. Des jeunes partis chercher un avenir meilleur, souvent en fuyant le chômage et la précarité, qui reviennent brisés, stigmatisés, parfois sans famille ni logement. Ce sont aussi les familles restées en Tunisie, qui vivent dans l’angoisse d’un appel ou d’un message leur annonçant que leur fils, leur frère, a été « mis dans l’avion ».
Et pendant que les gouvernements échangent des notes diplomatiques, la réalité sociale, elle, se tend.
La Rédaction

