L’Alliance nationale pour le changement feint l’indignation à Abuja en attaquant le texte du 6 mai 2024. Une guérilla juridique aux airs de vaudeville politique, alors que l’opposition s’est confortablement installée dans les institutions de cette même Constitution qu’elle conspue.
À Lomé, la politique a parfois les saveurs douces-amères de l’opportunisme à géométrie variable. Deux ans après le séisme institutionnel qui a fait basculer le Togo dans un régime parlementaire, l’Alliance nationale pour le changement (ANC) de Jean-Pierre Fabre a décidé de réveiller les morts. La formation historique d’opposition affirme avoir obtenu un frémissement de sympathie auprès de la Cour de justice de la Cédéao, à Abuja, pour contester la légitimité de la Constitution du 6 mai 2024.
L’état-major du parti brandit cette démarche comme l’ultime rempart de la démocratie bafouée. Pourtant, sur le terrain, le citoyen togolais observe ce spectacle avec un certain détachement, conscient que le débat a glissé depuis longtemps de la résistance de principe à l’accommodement pragmatique.
Une Constitution « horrible » mais si confortable
La rhétorique de l’ANC est restée inchangée : la nouvelle République est un « habit sur mesure » taillé pour perpétuer le régime. Mais l’ironie de l’histoire n’a échappé à personne. Pendant qu’elle instruit le procès de la nouvelle charte à l’échelle régionale, l’ANC a appris à en apprécier les commodités locales.
Le parti vit désormais au rythme des institutions qu’il qualifiait hier d’illégitimes. L’opposition s’est pliée aux nouvelles règles du jeu parlementaire et local, siégeant là où il faut siéger, participant aux commissions lorsque ses intérêts électoraux ou financiers sont en jeu, et profitant des attributs politiques de ce nouveau cadre. Une opposition « à la carte » où l’on rejette le dogme le matin pour mieux en embrasser les avantages l’après-midi.
Le paradoxe togolais : Deux ans plus tard, les Togolais sont passés à autre chose. Les passions se sont éteintes, laissant place à une cohabitation feutrée où l’opposition combat une Constitution dont elle valide pourtant l’existence chaque fois qu’elle signe une feuille d’émargement institutionnelle.
La Cédéao comme paravent d’une impuissance politique
La saisine de la Cour de justice d’Abuja apparaît dès lors pour ce qu’elle est : une opération de communication politique pour masquer l’absence de stratégie intérieure. L’ANC sait pertinemment que la Cédéao n’a ni les compétences juridiques pour annuler une Constitution nationale, ni la force publique pour faire plier Lomé.
LES DEUX VISAGES DE LA GUÉRILLA JURIDIQUE
LE DISCOURS : Sauver le suffrage universel direct devant les juges nigérians.
LA PRATIQUE : Jouir pleinement des prérogatives d’un parti d’opposition officiel.
Jean-Pierre Fabre continue de dénoncer la disparition du suffrage universel direct pour l’élection du chef de l’État. Mais cette indignation peine à masquer le confort d’un statut d’opposition parlementaire qui garantit une tribune et des moyens matériels, au sein même du système dénoncé.
L’art de contester sans rompre
Cette stratégie de la contestation de salon illustre une lassitude générale. En instrumentalisant une Cédéao elle-même en pleine crise de légitimité régionale, l’ANC cherche un second souffle international que ses militants ne lui donnent plus à domicile.
Au Togo, le pouvoir observe ce manège avec une certaine sérénité. Tant que l’opposition réserve ses flèches aux tribunaux nigérians et continue de faire vivre le Parlement de Lomé, La nouvelle Constitution remplit parfaitement son rôle : normaliser le statu quo sous le vernis de la légalité parlementaire. À force de vouloir combattre le système tout en en tirant les bénéfices, l’ANC prend le risque de n’être plus qu’un figurant consentant d’une transition qu’elle prétend rejeter.
La Rédaction

