À la veille de la fête de la Tabaski, de nombreux fidèles musulmans au Togo font face à une réalité économique brutale : le prix du mouton a franchi un seuil inédit, compromettant la possibilité pour certains de respecter le rite du sacrifice.
Sur les marchés de bétail à Lomé, Sokodé ou Kara, les scènes se répètent : des familles déambulent dans les enclos, comparent les bêtes, discutent les prix. Mais très vite, les regards se ferment, les espoirs s’amenuisent. Un père de famille s’approche d’un marchand : « Combien pour ce mouton ? » La réponse tombe, sèche : « 100 000 francs, pas en dessous. » L’homme soupire, serre la main de son fils et repart sans un mot.
Autrefois accessible autour de 45 000 ou 60 000 francs CFA, le mouton destiné au sacrifice de la Tabaski dépasse désormais les 100 000 francs. Les bœufs, eux, atteignent des sommets : entre 250 000 et 350 000 francs CFA, parfois plus pour les bêtes les plus imposantes. Pour beaucoup de ménages, la Tabaski 2025 s’annonce comme l’une des plus chères de mémoire récente.
Quand le marché reflète l’insécurité
À l’origine de cette flambée des prix, un facteur inattendu pour certains consommateurs : la crise sécuritaire dans le Sahel. Selon Alidou Alassani, président du conseil d’administration de la Fédération nationale des professionnels de la filière bétail et viande du Togo (FENAPFIBVTO), « le Niger, le Burkina Faso et le nord du Bénin, qui nous approvisionnent traditionnellement, sont aujourd’hui affectés par l’insécurité. Les routes sont devenues plus longues, plus risquées, plus coûteuses. »
Les attaques de groupes armés, les barrages improvisés, les enlèvements et la fermeture de certains corridors pastoraux compliquent le transit du bétail vers le Togo. Les éleveurs prennent des détours, paient des rançons ou évitent certaines régions, ce qui augmente mécaniquement les coûts. À cela s’ajoutent les aléas climatiques et les restrictions douanières, formant une tempête parfaite.
Un rite sous contrainte économique
Pour les familles musulmanes, la Tabaski ne se résume pas à une fête : c’est un acte spirituel majeur, un moment de partage et de piété. Le sacrifice du mouton est un pilier symbolique de cet engagement religieux. Mais comment honorer ce devoir lorsque les prix échappent à tout contrôle ?
« Ce n’est pas une question de luxe, mais de foi », témoigne Issifou, commerçant à Sokodé. « Même si on doit se cotiser à cinq ou à dix, on fera le sacrifice. Mais ce n’est pas comme avant. » D’autres envisagent d’acheter des bêtes plus petites, ou de s’abstenir cette année, la mort dans l’âme.
Solidarité et résilience face à l’épreuve
Face à cette situation inédite, des initiatives de solidarité émergent. Certaines mosquées organisent des achats groupés pour réduire les coûts. Des familles choisissent de mutualiser leurs ressources pour acheter un seul bœuf. Des campagnes de dons sont lancées, localement et au sein de la diaspora, pour soutenir les plus démunis.
Des voix religieuses appellent également à replacer l’intention spirituelle au cœur du rite. « Dieu regarde le cœur et non le prix de la bête », rappelle un imam à Kara. L’objectif : préserver la foi, même dans l’épreuve, et éviter que la Tabaski ne devienne un facteur de frustration ou de division.
Une fête maintenue, une crise révélée
Malgré les vents contraires, la Tabaski sera célébrée ce 6 juin. Les fidèles s’y préparent avec détermination, mêlant espoir, créativité et foi. Mais cette édition 2025 révèle, au-delà des chiffres, une vulnérabilité plus large : celle d’un pays dépendant de chaînes d’approvisionnement fragiles, exposé aux convulsions d’un Sahel en crise.
Le défi n’est pas seulement religieux : il est aussi économique, social et politique. Il appelle des réponses durables pour sécuriser les routes pastorales, soutenir les éleveurs locaux, et protéger la souveraineté alimentaire. Sans cela, d’autres fêtes — religieuses ou non — risquent elles aussi de se fêter à prix fort.
La Rédaction

