Deux alliés historiques désormais en opposition
Longtemps perçus comme des alliés solides au sein du Conseil de coopération du Golfe, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis s’affrontent aujourd’hui au Soudan en soutenant deux camps opposés dans une guerre civile sanglante. D’un côté, Riyad appuie le général Abdel Fattah al-Burhan, chef du gouvernement soudanais reconnu par la communauté internationale. De l’autre, Abu Dhabi soutient son ancien bras droit, Mohamed Hamdan Dagalo, surnommé Hemeti, à la tête du groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide (FSR). Ce clivage n’est pas qu’un désaccord tactique : il révèle une profonde rivalité stratégique sur fond d’ambitions régionales.
Le Soudan, enjeu géopolitique majeur
Situé à la croisée du monde arabe et de l’Afrique noire, le Soudan concentre d’importants gisements d’or et une position géographique clef. Son instabilité fait de lui un terrain propice aux interventions étrangères. Les Saoudiens, soucieux de se poser en garants de l’ordre et de la stabilité, soutiennent l’État central. À l’inverse, les Émirats, fidèles à une stratégie d’influence plus fragmentée, misent sur Hemeti pour maintenir un rapport de force constant sur le terrain. Ils ne misent pas forcément sur une victoire totale des FSR, peu réaliste, mais sur une guerre longue, à l’image du conflit libyen, permettant de bloquer durablement les ambitions saoudiennes dans la région.
Wagner, relais discret des Émirats
La présence du groupe paramilitaire russe Wagner accentue la complexité du conflit. Officiellement intégré à l’armée russe, Wagner reste actif au Soudan aux côtés des FSR, en protégeant notamment les sites miniers d’or. Les ressources extraites sont ensuite acheminées vers la Russie… via les Émirats arabes unis. Cette triangulation met en lumière l’implication d’Abu Dhabi, qui collabore indirectement avec Moscou tout en affichant une neutralité diplomatique. En juin 2023, Washington a sanctionné deux entreprises minières associées à Hemeti – Al Junaid et Tradive – toutes deux enregistrées au Soudan, mais également aux Émirats. Ce réseau de financement parallèle donne aux Émiratis un levier économique et politique considérable, en dehors des canaux officiels.
Riyad mise sur la paix, Abu Dhabi sur l’usure
En parallèle de son soutien militaire discret, l’Arabie Saoudite tente d’incarner un rôle de médiateur régional. Elle organise des négociations à Djeddah et enchaîne les initiatives diplomatiques pour se présenter comme un acteur de paix crédible. Si ces efforts aboutissaient à un accord, Riyad en tirerait un double bénéfice : la stabilité régionale et le renforcement de son image de puissance responsable dans le monde arabe. Mais Abu Dhabi semble miser sur l’enlisement, un scénario dans lequel l’Arabie Saoudite resterait empêtrée, sans solution claire, ce qui fragiliserait son autorité dans la région. Une guerre prolongée permettrait ainsi aux Émirats de continuer à avancer leurs pions, à moindres frais.
Le précédent yéménite, un révélateur
La rivalité entre Riyad et Abu Dhabi ne date pas du conflit soudanais. Au Yémen, elle s’est déjà exprimée par des choix d’alliances opposés. L’Arabie Saoudite soutient le gouvernement reconnu d’Abed Rabbo Mansour Hadi, tandis que les Émirats appuient les séparatistes du Conseil de Transition du Sud, qui contrôlent des ports stratégiques et empêchent les projets pétroliers saoudiens d’aboutir. Cette division a fortement affaibli le camp loyaliste face aux Houthis, et les accords signés sous contrainte à Riyad en novembre 2019 n’ont jamais été pleinement appliqués. Le Yémen a donc servi de laboratoire à la stratégie émiratie, qui consiste à multiplier les points d’ancrage autonomes, plutôt que de viser une autorité centrale forte.
Les États-Unis, partenaires disputés
Depuis le scandale de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, les relations entre l’Arabie Saoudite et les États-Unis se sont détériorées. Profitant de cette distance, les Émirats ont renforcé leurs liens avec Washington à travers des accords d’armement massifs et une coopération sécuritaire accrue. La signature des accords d’Abraham avec Israël, en 2020, a encore renforcé l’image d’Abu Dhabi comme acteur stable et crédible aux yeux des Américains. Mohammed ben Zayed (MBZ), l’homme fort des Émirats, apparaît de plus en plus comme un interlocuteur stratégique incontournable pour Washington, au détriment du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane.
Le Soudan, théâtre d’une guerre froide arabe
Le conflit soudanais révèle la profondeur de la rivalité entre Riyad et Abu Dhabi, deux puissances du Golfe aux ambitions divergentes. Tandis que la première cherche à stabiliser et dominer, la seconde préfère diviser pour régner. Le Soudan devient ainsi l’un des épicentres d’une nouvelle guerre froide arabe, où chaque affrontement local est le reflet d’enjeux beaucoup plus larges. Dans ce bras de fer, ni la paix ni la reconstruction ne semblent à l’ordre du jour. Et pour le peuple soudanais, chaque jour qui passe sous les bombes est un rappel tragique que la géopolitique se fait toujours sur le dos des plus faibles.
La Rédaction

