En s’attelant à la fondation de sa propre écurie politique, le chef de l’État sénégalais franchit un cap décisif. Cette initiative consacre le divorce, désormais irrémédiable, avec son ancien mentor Ousmane Sonko et le parti qui l’a porté au pouvoir en 2024. Analyse d’une recomposition majeure au sommet de l’État.
L’émancipation de Dakar : le président s’offre son propre appareil
Le paysage politique sénégalais subit un séisme de forte magnitude. Le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, s’apprête à porter sur les fonts baptismaux sa propre formation politique. Cette démarche, murmurée depuis plusieurs semaines dans les arcanes du pouvoir à Dakar, scelle l’émancipation définitive du chef de l’État vis-à-vis des patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef).
Signe de l’importance stratégique du chantier, la coordination du groupe de travail chargé de concevoir cette nouvelle architecture politique a été confiée à Aminata Touré. L’ancienne Première ministre, aujourd’hui pièce maîtresse du dispositif présidentiel en tant que haute conseillère, a pour mission de fédérer les déçus du « sonkoïsme » et d’attirer les forces progressistes désireuses de stabiliser l’action du chef de l’État.
Cette décision met fin à une ambiguïté devenue intenable : élu en mars 2024 sous la bannière d’une coalition portée par le Pastef, Bassirou Diomaye Faye cohabitait jusqu’alors au sein d’un parti dont il n’avait pas le contrôle de l’appareil.
De la dyarchie à la rupture : la fin du mythe du « Diomaye-Sonko »
Pendant des années, le duo Faye-Sonko a incarné l’image d’une complicité politique fusionnelle, résumée par le slogan de campagne de 2024 : « Diomaye mooy Sonko » (Diomaye c’est Sonko). Une formule magique qui s’est fracassée contre les réalités de l’exercice du pouvoir.
La dégradation des relations entre les deux hommes a culminé en mai dernier avec le limogeage d’Ousmane Sonko de ses fonctions de Premier ministre. Ce séisme gouvernemental, provoqué par de profonds désaccords sur l’orientation économique du pays et la répartition du pouvoir, a acté la fin de la dyarchie exécutive.
En créant son propre parti, Bassirou Diomaye Faye entend s’extraire de la tutelle morale de son ancien mentor et bâtir une légitimité partisane autonome, indispensable pour gouverner sans l’aval permanent de la direction du Pastef.
Gouverner au cœur de la tempête économique
Cette refonte partisane intervient à un moment charnière pour l’exécutif, confronté à des vents contraires sur le front économique. Le Sénégal panse encore les plaies de l’onde de choc financière provoquée par la révélation d’une dette publique largement sous-évaluée par l’administration précédente de Macky Sall.
Cette situation de fragilité budgétaire exige des arbitrages douloureux et une rigueur qui tranchent avec l’enthousiasme révolutionnaire des débuts. Pour le président Faye, disposer d’une base politique alignée exclusivement sur sa vision devient une condition sine qua non pour rassurer les marchés internationaux, mener à bien les réformes structurelles et répondre aux immenses attentes sociales de la jeunesse sénégalaise.
« Le président cherche à substituer le temps de l’action publique et de l’orthodoxie financière au temps de l’agitation militante », commente un politologue dakarois.
2027 en ligne de mire : le choc des légitimités
L’horizon de cette restructuration est déjà fixé : les élections locales de 2027. Ce scrutin fera office de premier test national pour les deux blocs désormais séparés.
Le bloc présidentiel devra démontrer que la stature de chef de l’État acquise par Bassirou Diomaye Faye suffit à générer un ancrage territorial durable et à séduire les élus locaux.
Le Pastef, de son côté, devra mesurer la solidité de sa base autour d’Ousmane Sonko, dont l’influence reste importante auprès d’une partie de l’électorat, notamment parmi les jeunes et dans les zones urbaines.
Ce qui était initialement présenté comme un simple ajustement stratégique apparaît désormais comme une reconfiguration profonde du paysage politique sénégalais. Les alliés d’hier deviennent progressivement des concurrents, engagés dans une nouvelle bataille d’influence pour définir l’avenir politique du Sénégal.
La Rédaction

