Malgré ses engagements éthiques, la multinationale allemande accumule les affaires de pots-de-vin, y compris en Afrique et en Indonésie, mettant en lumière un système de fraude bien rôdé.
Quand la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a confié à SAP un rôle central dans sa transformation numérique en 2017, peu de Québécois savaient que ce choix stratégique reposait sur un fournisseur déjà éclaboussé par des affaires de corruption à répétition. Ce n’était pourtant pas la première fois que SAP, géant allemand des solutions logicielles, faisait l’objet d’enquêtes judiciaires pour des pratiques douteuses. Et ce ne fut pas la dernière.
Un passé déjà entaché
Dès 2016, SAP avait versé 3,7 millions de dollars américains aux autorités des États-Unis pour clore une enquête concernant des pots-de-vin versés à des fonctionnaires au Panama. L’affaire impliquait Vicente Garcia, un ex-vice-président du groupe, condamné à 22 mois de prison. Pour éviter d’être bannie des marchés publics, la firme avait alors signé un accord de poursuite suspendue avec la justice américaine, s’engageant à mettre en place des garde-fous internes, des audits et des formations anticorruption.
Une stratégie qui, au-delà de la conformité, avait aussi une visée commerciale : rester éligible aux contrats publics dans des juridictions où une condamnation pour corruption ferme définitivement les portes des appels d’offres. C’est ainsi qu’au Québec, SAP a pu légalement soumissionner sur le projet SAAQclic, même si son image était déjà ternie.
Une récidive à grande échell
Mais en coulisses, les pratiques de corruption se poursuivaient. En 2023, la Securities and Exchange Commission (SEC) américaine a révélé de nouvelles violations commises entre 2013 et 2018 dans cinq pays africains (Afrique du Sud, Malawi, Tanzanie, Ghana, Kenya) ainsi qu’en Indonésie. SAP a finalement accepté de payer 222 millions de dollars américains – l’équivalent de près de 300 millions de dollars canadiens – dans le cadre d’un nouvel accord de poursuite suspendue.
Des éléments troublants ressortent du dossier : paiements à des entremetteurs liés à des familles influentes, commissions occultes, voyages de luxe, fausses formations. SAP aurait engrangé 103 millions de profits grâce à ces pratiques.
Le scandale sud-africain des Gupta
Le cas sud-africain est particulièrement emblématique. SAP y aurait versé des millions à des entreprises contrôlées par la sulfureuse famille Gupta, proche de l’ex-président Jacob Zuma. Ces sociétés ont servi d’intermédiaires pour décrocher des contrats avec le fisc et la société nationale d’électricité Eskom. Dans un cas documenté, un prestataire a touché plus de 5 millions de dollars pour des services “vagues” sans compétence avérée.
Les plus pauvres aussi visés
Dans des pays comme le Malawi ou la Tanzanie, les pratiques de SAP s’apparentent à du pillage organisé. En 2017, des informations sur un appel d’offres ont été achetées illégalement pour décrocher un contrat de 1,4 million de dollars au Malawi. En Tanzanie, au Ghana et au Kenya, les pots-de-vin ciblaient des entités publiques stratégiques : ports, entreprises pétrolières, agences fiscales.
Même en Indonésie, SAP recourait à des “revendeurs à valeur ajoutée”, des sous-traitants qui truquaient leurs budgets de formation pour dissimuler les paiements de pots-de-vin, via des sociétés écrans.
Une image en façade
Face aux accusations, SAP continue de proclamer son engagement envers “les plus hautes normes éthiques”. Une porte-parole de l’entreprise, Nathalie Sauvé, affirme que la firme ne tolère aucune infraction à son code de conduite et coopère pleinement avec les autorités.
La SEC reconnaît en effet des efforts récents : licenciements ciblés, révisions de procédures, renforcement du département conformité. Mais le mal est fait. L’accumulation des scandales – sur plusieurs continents et durant plus d’une décennie – laisse entrevoir une culture d’entreprise permissive, où l’atteinte des objectifs commerciaux justifie des moyens illégaux.
L’affaire SAP pose une question fondamentale : jusqu’où peut aller une multinationale dans sa quête de contrats publics avant que les États n’imposent de vraies sanctions d’exclusion ? Pour l’heure, malgré ses antécédents et une réputation de récidiviste, SAP continue de prospérer sur les marchés publics, même dans des régions marquées par la pauvreté et la fragilité institutionnelle.
La Rédaction

