À São Tomé-et-Príncipe, six anciennes roças viennent d’entrer dans l’histoire mondiale du patrimoine. Derrière leurs bâtiments, leurs plantations de cacao et leurs installations industrielles se conserve surtout la mémoire d’un système colonial fondé sur les déplacements forcés et l’exploitation d’une main-d’œuvre africaine.
Un peu plus d’un mois après leur inscription sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, les anciennes roças de São Tomé-et-Príncipe restent au centre d’un enjeu majeur : préserver des lieux qui racontent autant l’histoire du cacao que celle du travail forcé et des migrations contraintes dans l’archipel.
Le 28 juillet dernier, São Tomé-et-Príncipe obtenait en effet la toute première inscription de son histoire au patrimoine mondial. Le bien retenu rassemble six grandes plantations coloniales qui ont profondément structuré l’économie, le territoire et une partie de la société santoméenne.
L’ensemble reconnu par l’UNESCO comprend Monte Café, Água Izé, Diogo Vaz et São João, sur l’île de São Tomé, ainsi que Sundy et Belo Monte, sur l’île de Príncipe. Ces domaines associaient terres agricoles, bâtiments industriels, logements et équipements collectifs dans une organisation pensée autour de la production intensive, principalement du café et du cacao.
Du cacao, mais aussi une histoire de contrainte

La reconnaissance internationale ne célèbre donc pas simplement une architecture ancienne. L’UNESCO a choisi un intitulé qui ne laisse guère de place à l’ambiguïté : « Les roças de São Tomé-et-Príncipe : système colonial agricole et migration forcée ».
À partir de la seconde moitié du XIXe siècle et jusque dans le courant du XXe, ces immenses exploitations ont constitué l’un des moteurs de l’économie coloniale portugaise. Après l’abolition progressive de l’esclavage, la demande de main-d’œuvre n’a pas disparu. Des travailleurs venus notamment d’Angola, du Mozambique et du Cap-Vert ont été recrutés pour les plantations dans des conditions souvent coercitives.
Les recherches historiques décrivent des populations soumises à de fortes contraintes, disposant de possibilités limitées de retour dans leur territoire d’origine et confrontées à des conditions de travail extrêmement difficiles.
Au début du XXe siècle, cette situation provoque même une controverse internationale autour du cacao produit dans l’archipel. En Europe, particulièrement au Royaume-Uni, les accusations selon lesquelles du cacao continuait d’être produit dans des conditions assimilables à l’esclavage mettent en cause le système colonial portugais et certains grands acheteurs. L’épisode est resté dans l’histoire sous le nom de « slave cocoa », le « cacao esclavagiste ».
Des murs où plusieurs générations ont vécu

Certaines traces restent aujourd’hui particulièrement concrètes. À Sundy, sur l’île de Príncipe, subsistent notamment les anciennes sanzalas, logements destinés aux travailleurs des plantations.
Conceição Moreno, descendante de travailleurs venus du Cap-Vert, expliquait récemment à l’AFP que sa grand-mère avait vécu dans ces logements, que son père y était né et qu’elle-même y avait vu le jour. Derrière les bâtiments parfois dégradés apparaît ainsi une mémoire familiale transmise sur plusieurs générations.
Cette dimension humaine donne toute sa portée à l’inscription. Les roças ne témoignent pas uniquement d’un modèle de production disparu. Elles racontent les déplacements de populations africaines, les hiérarchies imposées par la colonisation et la manière dont l’économie mondiale du cacao s’est aussi construite sur des formes de travail contraint.
L’histoire santoméenne de la plantation est d’ailleurs plus ancienne encore. Des recherches archéologiques montrent que São Tomé constituait dès le XVIe siècle un territoire majeur de production sucrière reposant sur le travail de personnes réduites en esclavage. L’île occupe ainsi une place importante dans l’histoire de la mise en place du système de plantation qui allait ensuite connaître une expansion considérable dans le monde atlantique.
Préserver sans effacer la mémoire

Plus d’un mois après la décision de l’UNESCO, le principal défi est désormais celui de la conservation. Une partie des anciennes roças est fortement dégradée ou abandonnée, tandis que certaines attirent des investisseurs intéressés par leur potentiel touristique.
Cette nouvelle visibilité peut favoriser leur restauration, mais elle pose également une question essentielle : comment transformer ces lieux sans neutraliser l’histoire qu’ils portent ?
Sauvegarder les roças ne peut en effet se limiter à restaurer des façades ou à développer des établissements touristiques au milieu d’anciennes plantations. La valeur du patrimoine reconnu par l’UNESCO réside précisément dans ce que ces espaces permettent de raconter : la production du cacao et du café, mais également les migrations forcées, le contrôle des travailleurs et les héritages durables du système colonial.
Pour São Tomé-et-Príncipe, cette première entrée au patrimoine mondial représente ainsi bien davantage qu’une distinction culturelle. Elle transforme d’anciens lieux d’exploitation en espaces de transmission d’une mémoire africaine et mondiale que l’abandon des bâtiments risquait progressivement d’effacer.
La Rédaction
Antiquity, Cambridge University Press, « Bitter legacy: archaeology of early sugar plantation and slavery in São Tomé », 2023.
International Review of Social History, Cambridge University Press, travaux consacrés au travail contraint dans les plantations de São Tomé-et-Príncipe.

