Réunis à Accra lors d’un sommet extraordinaire de l’Union africaine, les dirigeants du continent ont appelé à rompre avec un modèle sanitaire trop dépendant de l’aide extérieure. La contraction des financements internationaux, conjuguée à la faiblesse persistante des budgets nationaux, menace désormais les progrès obtenus contre le VIH, le paludisme et la tuberculose, au moment où l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo révèle brutalement les fragilités du système.
Accra place la souveraineté sanitaire au cœur du débat
Le sommet extraordinaire de l’Union africaine consacré à la santé, organisé les 21 et 22 juillet à Accra, intervient à un moment critique pour les systèmes sanitaires africains. Les responsables politiques, les ministres de la Santé, les institutions spécialisées et les partenaires internationaux y examinent les moyens de financer durablement les politiques publiques de santé et d’accélérer l’objectif de mettre fin au sida comme menace de santé publique d’ici à 2030.
Derrière cet agenda se dessine une préoccupation plus large : la capacité du continent à protéger les acquis sanitaires obtenus depuis le début du siècle, alors que plusieurs bailleurs réduisent leurs engagements et que les ressources nationales demeurent insuffisantes.
Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a rappelé que les nouvelles infections au VIH avaient diminué d’environ 40 % en Afrique depuis 2010. Cette avancée reste néanmoins fragile. Sans financement régulier des traitements, de la prévention, du dépistage et des infrastructures, les progrès réalisés pourraient rapidement s’éroder.
Une dépendance extérieure devenue vulnérabilité stratégique
Depuis plusieurs décennies, une part importante de la lutte contre le VIH, le paludisme, la tuberculose et les maladies tropicales négligées repose sur les financements internationaux. Ces ressources ont permis d’élargir l’accès aux médicaments, de renforcer la surveillance épidémiologique et de soutenir des campagnes de prévention à grande échelle.
Mais ce modèle montre aujourd’hui ses limites. Lorsqu’un bailleur réduit sa contribution ou modifie ses priorités, des programmes entiers peuvent être ralentis, voire interrompus. Les conséquences se répercutent directement sur l’approvisionnement en médicaments, la rémunération des soignants, le fonctionnement des laboratoires et la prise en charge des patients.
Les dirigeants africains sont ainsi appelés à augmenter la part des budgets nationaux consacrée à la santé, à améliorer la collecte des recettes publiques et à explorer de nouveaux mécanismes de financement. Le président ghanéen John Dramani Mahama a lui-même placé la « souveraineté sanitaire » du continent au centre des travaux d’Accra.
L’enjeu ne consiste pas uniquement à mobiliser davantage d’argent. Il s’agit aussi de rendre les dépenses plus efficaces, de réduire les pertes liées à la mauvaise gouvernance et d’investir dans la production locale de médicaments, de vaccins et d’équipements médicaux.
Ebola en RDC, révélateur d’un système sous tension
L’urgence du débat a été renforcée par l’aggravation spectaculaire de l’épidémie d’Ebola causée par le virus Bundibugyo en République démocratique du Congo.
Devant les participants au sommet, le directeur général du Centre africain de contrôle et de prévention des maladies, Jean Kaseya, a annoncé que le nombre de décès confirmés était passé de 966 à 1 031 en une seule journée. Le bilan global atteignait alors 2 473 cas, selon les chiffres communiqués à Accra.
« Ces personnes meurent parce que nous n’avons ni vaccins, ni médicaments, ni financements », a-t-il averti, soulignant le caractère exceptionnellement rapide de la propagation.
L’OMS avait recensé, au 15 juillet, 2 124 cas confirmés et 828 décès. L’augmentation enregistrée depuis reflète à la fois la poursuite de la transmission et l’intensification des capacités de dépistage.
Déclarée en mai 2026, l’épidémie touche principalement l’est de la RDC, dans un environnement marqué par l’insécurité, les déplacements de population et la faiblesse des infrastructures sanitaires. Le virus Bundibugyo ne dispose actuellement d’aucun vaccin homologué ni d’aucun traitement spécifique, même si plusieurs candidats sont en cours d’évaluation.
Une crise sanitaire aggravée par le manque de moyens
L’ampleur de l’épidémie congolaise illustre les conséquences concrètes du sous-financement. Le manque d’équipes médicales, la lenteur des analyses, l’insuffisance du suivi des contacts et les difficultés d’accès aux zones touchées réduisent l’efficacité de la réponse.
À ces obstacles s’ajoutent les attaques contre les personnels de santé et la défiance de certaines communautés envers les dispositifs de prise en charge. Plusieurs centres médicaux ont été pris pour cible, tandis que des agents sanitaires ont cessé le travail en raison de salaires impayés.
Pour Winnie Byanyima, directrice exécutive de l’ONUSIDA, les inégalités d’accès aux soins et la faiblesse structurelle des systèmes sanitaires créent les conditions favorables à l’expansion des épidémies. Une maladie qui pourrait être contenue localement devient alors une menace régionale, voire internationale.
Le financement de la santé comme choix politique
Le sommet d’Accra remet ainsi les gouvernements africains face à leurs responsabilités. Les dirigeants du continent réclament régulièrement davantage de solidarité internationale, mais la pérennité des systèmes de santé dépendra aussi de leur capacité à inscrire ces dépenses parmi les priorités budgétaires nationales.
La santé reste encore trop souvent considérée comme une charge sociale, alors qu’elle constitue un investissement économique majeur. Une population insuffisamment protégée contre les épidémies entraîne une baisse de la productivité, une augmentation des dépenses familiales et une aggravation de la pauvreté.
La crise actuelle pourrait donc accélérer un changement de doctrine. L’objectif ne serait plus seulement de financer des programmes ponctuels en réponse à une urgence, mais de construire des systèmes capables de prévenir les crises, de produire leurs propres outils sanitaires et de résister aux fluctuations de l’aide extérieure.
À Accra, l’Afrique ne cherche plus uniquement de nouveaux bailleurs. Elle tente de définir les fondations financières de son autonomie sanitaire.
La Rédaction

