Le 8 mars 2023, à Bucarest, une banderole levée au cœur d’un rassemblement féministe affirme que « l’avortement est un service de santé publique essentiel ». Ce message, en apparence évident, prend une dimension particulière en Roumanie, un pays où l’Histoire récente a gravé dans la mémoire collective ce que signifie perdre le contrôle de son propre corps. Pourtant, près de quatre décennies après la chute du régime communiste, les droits sexuels et reproductifs y sont à nouveau grignotés, à bas bruit.
Un passé autoritaire, une politique reproductive d’État
En 1966, Nicolae Ceaușescu imposait le décret 770, une mesure radicale visant à accroître la population. Contraception et avortement étaient presque totalement interdits. Le corps des femmes devenait un champ de contrôle étatique. Les hôpitaux pratiquaient des examens gynécologiques forcés, parfois en présence de la police. Des informateurs, souvent issus du corps médical, dénonçaient les tentatives d’avortement. Les femmes enceintes sans le vouloir n’avaient plus d’issue, si ce n’est la clandestinité – et parfois la mort. On estime qu’environ 10 000 femmes sont mortes à la suite d’avortements non sécurisés durant cette période.
Le décret fut abrogé en 1989, après la chute du régime. La Roumanie semblait alors prête à tourner la page. Mais la promesse de garantir l’autonomie reproductive n’a pas survécu à l’épreuve du temps.
Des droits légaux mais inaccessibles
Aujourd’hui, l’avortement reste théoriquement légal en Roumanie jusqu’à 14 semaines. Mais dans la pratique, ce droit est devenu de plus en plus difficile à exercer. De nombreux hôpitaux publics refusent de pratiquer l’intervention, souvent sous prétexte d’objection de conscience ou en raison d’interprétations floues de la loi. Il devient fréquent pour les femmes de devoir chercher un établissement privé, de parcourir des centaines de kilomètres ou simplement… de renoncer.
À cela s’ajoutent des obstacles délibérés : accès restreint à la contraception, absence d’éducation sexuelle dans les écoles, campagnes de désinformation menées par des groupes anti-avortement. Le tout avec la bénédiction implicite des autorités, qui ferment les yeux sur les violations flagrantes du droit à la santé.
Une manipulation moderne, plus insidieuse
Plus besoin d’un décret pour contrôler les corps. Le système est devenu plus subtil, mais tout aussi efficace. Les “centres de crise de grossesse”, tenus par des militants anti-avortement, promettent aide et écoute, mais pratiquent souvent une forme de manipulation psychologique pour décourager les femmes d’avorter. Pendant ce temps, les autorités restent muettes.
Un rapport récent de Human Rights Watch alerte sur cette dérive : la Roumanie ne respecte plus ses obligations en matière de santé reproductive. Elle met en danger la vie et la dignité des femmes, surtout les plus jeunes et les plus précaires.
Un pays qui oublie son passé en répète les erreurs
On pourrait penser qu’après l’horreur du décret 770, la Roumanie serait vaccinée contre toute forme d’ingérence dans les décisions médicales des femmes. Mais les leçons de l’Histoire s’estompent vite quand elles dérangent. Ce qui hier se faisait par la force se perpétue aujourd’hui par l’indifférence et la négligence. Et l’autonomie corporelle, déjà fragile, devient un privilège réservé à celles qui peuvent encore y accéder.
La Rédaction

