Avec Regards pluriels, triptyque conçu collectivement par Laila Benhalima, Franck Dikisongele et Zulu Mbaye, présenté à la Villa des Arts de Rabat dans le cadre de la rencontre interculturelle Couleurs et Voix du Changement, les artistes ne proposent pas une simple œuvre picturale : ils ouvrent un champ de vision. Loin d’un regard unique, frontal ou dominant, l’œuvre revendique une multiplicité assumée des points de vue, des récits et des sensibilités. Regarder devient ici un acte relationnel, presque éthique. La reconnaissance institutionnelle accordée à cette œuvre saluée pour sa capacité à célébrer « la beauté et la richesse du Continent », confirme ce déplacement : Regards pluriels ne montre pas l’Afrique, il la fait voir autrement. Le triptyque a en effet été offert à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, geste symbolique fort par lequel les artistes ont inscrit leur création dans un espace de dialogue culturel et diplomatique. Ce don a reçu une réponse officielle par courrier émanant du Palais Royal, attestant de la réception de l’œuvre et de l’attention portée à sa portée esthétique et symbolique.
Une composition éclatée, une lecture circulaire

Le triptyque se déploie comme une cartographie mouvante. Aucun panneau ne se suffit à lui-même ; chacun appelle l’autre, le contredit parfois, le prolonge toujours. Le regard du spectateur est contraint à l’errance : il circule, revient, se perd, se recompose. L’œil central, motif récurrent et presque cosmique, agit comme un noyau symbolique. Il n’est ni organe de contrôle ni simple allégorie : il est passage. Autour de lui gravitent des figures humaines hybrides, aux contours volontairement instables, oscillant entre enfance, mythe et mascarade rituelle. Le regard n’est plus une arme ; il devient une surface de rencontre.
La couleur comme langage premier

Dans Regards pluriels, la couleur ne commente pas la forme : elle pense. Les jaunes incandescents évoquent l’énergie vitale, les rouges convoquent la mémoire tellurique et parfois la blessure, tandis que les bleus ouvrent des zones de respiration, de profondeur intérieure.
Ce chromatisme assumé refuse toute tentation folklorisante. Il s’inscrit plutôt dans une logique de tension féconde : entre joie et chaos, jeu et gravité, lisibilité et débordement. La couleur devient ainsi un langage pré-verbal, capable de dire ce que le discours peine à contenir.
Figures, mythes et devenirs

Les personnages qui peuplent le triptyque semblent à la fois présents et en devenir. Aucun n’est figé dans une identité définitive. Corps fragmentés, visages dédoublés, gestes suspendus : tout concourt à une esthétique de la transformation.
Cette instabilité formelle renvoie à une vision du continent africain comme espace de création continue, loin des assignations identitaires. Regards pluriels affirme que l’identité n’est pas un héritage immobile, mais une dynamique, un processus, une traversée.
Une œuvre issue d’un projet international itinérant

Regards pluriels a été réalisée lors de la première étape d’un projet artistique international itinérantintitulé Couleurs et Voix du Changement, initié par la Commune de Saint-Gilles (Bruxelles). Ce projet a débuté le 1er janvier 2025 à Rabat, posant les bases d’un dialogue artistique transcontinental fondé sur la rencontre, la création collective et la circulation des regards.
Pensé comme un processus évolutif, Couleurs et Voix du Changement se déploiera en plusieurs étapes majeures : Dakar en 2026, Kinshasa en 2027, avant un retour à Saint-Gilles en 2028, où une restitution des travaux réalisés au cours de ces différentes escales viendra clore le cycle. Regards plurielss’inscrit ainsi comme une œuvre fondatrice, matrice visuelle et symbolique d’un projet au long cours, porté par l’idée que la création artistique peut accompagner, questionner et révéler les mutations contemporaines.
Partenariats, ancrage local et organisation du projet

Le projet Couleurs et Voix du Changement repose sur un ancrage territorial fort dans chaque pays partenaire. Chaque résidence artistique est portée par des artistes reconnus originaires des territoires concernés et par des structures culturelles locales de référence. La coordination internationale est assurée par la Commune de Saint-Gilles en Belgique, en collaboration avec des institutions éducatives et artistiques en Afrique et en Europe.
Conscient des réalités administratives et des exigences propres à chaque contexte national, le projet adopte une organisation souple permettant la coproduction avec des artistes locaux confirmés, garants de la légitimité culturelle des résidences. Il prévoit également la mobilisation de lieux reconnus tels que des villages des arts, des académies ou des centres culturels pour accueillir les temps de création et de restitution. Lorsque cela s’avère nécessaire, un portage administratif local est mis en place en lien avec une structure culturelle ou associative nationale afin de faciliter les démarches logistiques et les partenariats institutionnels ou privés.

Au Maroc, le projet s’appuie sur la collaboration avec l’artiste marocaine Laila Benhalima et sur des partenaires potentiels tels que la Villa des Arts de Rabat, la Fondation Hiba ou des associations artistiques marocaines. Au Sénégal, la résidence est envisagée en partenariat avec Zulu Mbaye, fondateur du Village des Arts de Dakar, avec des collaborations possibles avec la Biennale de Dakar ou l’École nationale des arts. En République démocratique du Congo, le projet se développe autour de Franck Dikisongele et de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, en lien avec le Centre Wallonie-Bruxelles, reconnu pour son engagement en faveur de la création contemporaine.
Cette organisation garantit un équilibre entre coordination internationale et souveraineté locale. Elle permet à chaque pays d’exprimer ses spécificités artistiques, patrimoniales et éducatives dans un cadre cohérent, collaboratif et respectueux des réalités locales.
Ce projet s’inscrit enfin dans une logique de convergence entre les secteurs public et privé, fondée sur la conviction que la culture constitue un levier de transformation, de transmission et de rayonnement. Il affirme la force du partenariat entre institutions publiques telles que les communes, académies et centres culturels, et acteurs privés engagés comme les fondations, les mécènes ou les établissements financiers, afin de construire des initiatives durables, accessibles, ancrées dans les territoires et tournées vers la jeunesse.
Une œuvre en résonance avec le monde contemporain

À l’heure des récits simplificateurs et des images standardisées, Regards pluriels oppose la complexité. Elle invite à désapprendre le regard rapide, à accepter l’inconfort de la pluralité, à reconnaître la valeur du contradictoire.
Ce triptyque agit ainsi comme une œuvre-frontière : entre art et pensée, entre esthétique et politique, entre mémoire et projection. Il ne délivre pas un message fermé, mais une expérience ouverte, fidèle à l’idée que regarder, aujourd’hui, est déjà une forme d’engagement.
Richard Laté Lawson-Body

