Le fleuve Congo produit encore du poisson. Plus de 60 000 tonnes y seraient pêchées chaque année selon les autorités congolaises, alimentant une économie dont dépendent des millions de personnes. Mais aux portes de Kinshasa, un basculement beaucoup plus inquiétant se dessine : pour certains pêcheurs, ramasser le plastique rejeté dans le fleuve rapporte désormais davantage que capturer du poisson.
Le phénomène pourrait sembler anecdotique. Il révèle au contraire une transformation profonde de l’économie du fleuve. Lorsque le déchet devient plus rémunérateur que la ressource naturelle, la pollution ne se contente plus de détériorer un écosystème : elle modifie progressivement les moyens de subsistance de ceux qui en dépendent.
Une ressource halieutique sous pression
La pêche continentale occupe une place considérable en République démocratique du Congo. Le bassin du Congo abrite une biodiversité aquatique exceptionnelle et constitue une source de protéines et de revenus pour de nombreuses communautés. Dans l’immense agglomération de Kinshasa, la pêche artisanale ferait à elle seule vivre plus de 600 familles.
Pourtant, les professionnels installés le long du fleuve décrivent des prises de plus en plus faibles et des poissons de plus petite taille. Plusieurs facteurs peuvent peser sur les ressources halieutiques, de la pression exercée par la pêche à la dégradation des habitats. Mais autour de Kinshasa, l’accumulation des déchets constitue désormais une manifestation particulièrement visible de cette détérioration.
Le problème prend une dimension considérable dans une métropole de plus de 15 millions d’habitants où les capacités de collecte et de traitement restent insuffisantes. Selon des estimations relayées par des acteurs environnementaux locaux, au moins 15 tonnes de déchets plastiques seraient produites quotidiennement dans la capitale et moins de 20 % correctement traitées. Une partie du reste rejoint les caniveaux, les cours d’eau puis le fleuve.
Quand le déchet acquiert plus de valeur que le poisson
Les conséquences économiques apparaissent directement dans les revenus. Des pêcheurs qui disent avoir gagné autrefois autour de 100 dollars par semaine, environ 55 800 FCFA, ne retireraient plus aujourd’hui qu’une vingtaine de dollars, soit environ 11 200 FCFA, de leur activité hebdomadaire.
Dans le même temps, le plastique possède désormais sa propre valeur. Récupéré, stocké puis vendu aux entreprises de recyclage, il peut procurer à certains jusqu’à 80 dollars par semaine, environ 44 600 FCFA. Un pêcheur interrogé affirme ainsi pouvoir collecter près de 150 kilogrammes de plastique avant de les revendre.
Le paradoxe est saisissant : le déchet qui participe à la dégradation du milieu devient simultanément une nouvelle source de revenus pour ceux qui subissent cette dégradation.
Il serait pourtant trompeur d’y voir une reconversion écologique réussie. La récupération du plastique permet certes d’extraire une partie des déchets du fleuve et d’alimenter des circuits locaux de recyclage. Mais elle traduit surtout l’adaptation économique de communautés dont l’activité traditionnelle devient moins rémunératrice.
Une économie de substitution
Le danger réside précisément dans cette substitution progressive. La pêche transmet des techniques, une connaissance du fleuve, des pratiques professionnelles et une économie locale construite autour d’une ressource alimentaire. La collecte du plastique répond, elle, à l’existence d’une pollution qui ne devrait pas constituer une ressource permanente.
Que des pêcheurs puissent gagner davantage en retirant des bouteilles et emballages de l’eau qu’en capturant du poisson constitue donc un signal économique autant qu’environnemental. Cela signifie qu’une externalité négative, le déchet, acquiert suffisamment de valeur pour concurrencer l’exploitation traditionnelle de l’écosystème.
Cette évolution pose également la question de la responsabilité publique. Le recyclage intervient à l’extrémité de la chaîne. Il ne peut remplacer la collecte des déchets, l’assainissement urbain, la réduction des rejets à la source et la protection des milieux aquatiques. Faire reposer une partie du nettoyage du fleuve sur ceux qui perdent déjà leurs revenus à cause de sa pollution reviendrait à traiter les conséquences sans réduire suffisamment les causes.
Le fleuve comme indicateur d’une crise urbaine
Le problème dépasse finalement les pêcheurs. Le Congo est à la fois une réserve de biodiversité, une voie de circulation, une source d’alimentation et un espace économique essentiel. À Kinshasa, ce qui arrive dans ses eaux raconte aussi les difficultés d’une métropole confrontée à une croissance démographique rapide et à des infrastructures de gestion des déchets qui ne suivent pas au même rythme.
L’émergence d’un marché de récupération peut offrir un revenu et participer à l’économie circulaire. Elle ne doit cependant pas masquer le renversement qui est en train de s’opérer. Lorsqu’un fleuve commence à mieux rémunérer certains de ses pêcheurs pour les déchets qu’ils en retirent que pour les poissons qu’ils y capturent, la pollution a déjà dépassé le stade du problème environnemental : elle est en train de restructurer l’économie qui s’était construite autour de lui.
La Rédaction
Sources : données des autorités de République démocratique du Congo sur la pêche dans le fleuve Congo ; témoignages de pêcheurs de Kinshasa ; ONG Kongo River ; données et travaux sur la pollution plastique et la gestion des déchets à Kinshasa.

