À Bukavu, ville de l’est de la République démocratique du Congo, les conséquences du pillage des entrepôts du Programme alimentaire mondial (PAM) et de l’UNICEF prennent une tournure alarmante. Des milliers de cartons de Plumpy’Nut, un aliment thérapeutique réservé au traitement de la malnutrition aiguë sévère chez les enfants, sont désormais en vente libre, consommés sans discernement par la population.
Ce produit médicalisé, conçu pour les enfants gravement dénutris, est aujourd’hui détourné de son usage, avalé par des adultes et des enfants en bonne santé, sans aucun suivi médical. Une situation qui inquiète les professionnels de santé. « Ce sont des aliments riches en protéines, en calories, en sels minéraux et en vitamines. Lorsqu’une personne en bonne santé les consomme régulièrement, elle court le risque de développer des troubles digestifs, voire des maladies métaboliques comme le diabète ou l’hypertension », avertit le pédiatre Adolphe Nyakasane, responsable de l’organisation Kesho Congo.
L’alerte est d’autant plus grave que ces produits sont normalement prescrits après un diagnostic rigoureux. « Le Plumpy’Nut n’est pas une friandise. C’est un traitement encadré par des normes précises de l’Organisation mondiale de la santé. Chaque enfant bénéficie d’un suivi personnalisé, avec des mesures régulières de poids, de taille, et de périmètre brachial », rappelle le docteur Nyakasane.
Mais au-delà des effets secondaires sur les consommateurs mal informés, le plus grand danger reste invisible : avec 9 000 cartons disparus, plus de 10 000 enfants risquent aujourd’hui de ne pas recevoir leur traitement. Le Programme national de nutrition (PRONANUT) redoute une rupture imminente des stocks dans les hôpitaux. Kabika Lenkwa, assistant technique du PRONANUT, exprime son inquiétude : « C’est la première fois que nous voyons du Plumpy’Nut circuler en dehors du circuit médical. Cette situation met en péril notre capacité à traiter les enfants atteints de malnutrition. »
Face à cette dérive, le PRONANUT mise sur la sensibilisation pour éviter une crise sanitaire plus large. Une stratégie saluée par des habitants comme Raïssa Kasongo, choquée de voir ces produits vendus au marché. « Chez nous, la malnutrition infantile est courante. Le Plumpy’Nut peut sauver des vies. Le voir utilisé n’importe comment est révoltant. »
Alors que le PAM et l’UNICEF n’ont pas encore réagi publiquement, les appels se multiplient pour restituer les stocks pillés et lancer une campagne massive d’éducation. Car ce qui devait sauver des vies pourrait, dans ce contexte troublé, en détruire davantage.
La Rédaction

