La coalition d’opposition C64 a reporté au 22 juillet les manifestations nationales prévues contre le projet de réforme constitutionnelle porté par le pouvoir de Félix Tshisekedi. Cette décision intervient après une initiative de médiation du président burundais Évariste Ndayishimiye, président en exercice de l’Union africaine. Au cœur de la crise : les accusations de l’opposition, qui voit dans le futur référendum constitutionnel une tentative d’ouvrir la voie à un troisième mandat présidentiel.
Kinshasa – La bataille constitutionnelle s’installe au cœur du débat politique
La tension monte en République démocratique du Congo autour du projet de nouvelle Constitution envisagé par les autorités. Alors que l’opposition dénonçait une tentative de modification des règles du jeu politique, la coalition C64 a choisi de suspendre temporairement son offensive dans la rue, laissant une fenêtre ouverte à une éventuelle médiation africaine.
Initialement prévues à partir du 8 juillet, les manifestations nationales ont été repoussées au 22 juillet. La décision fait suite à l’intervention du président burundais Évariste Ndayishimiye, qui tente d’engager un dialogue entre les différents protagonistes en sa qualité de président en exercice de l’Union africaine.
Créée en mai dernier, la coalition C64 tire son nom de l’article 64 de la Constitution congolaise, qui reconnaît aux citoyens le droit de résister à toute prise de pouvoir anticonstitutionnelle. Elle rassemble plusieurs figures majeures de l’opposition, parmi lesquelles Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund et Delly Sesanga.
Le spectre d’un troisième mandat pour Félix Tshisekedi
Pour l’opposition, le projet de réforme constitutionnelle cache une ambition politique précise : permettre à Félix Tshisekedi de rester au pouvoir au-delà de la limite actuelle de deux mandats.
Les adversaires du chef de l’État accusent le pouvoir de vouloir organiser un référendum destiné à modifier profondément les règles institutionnelles et à remettre à zéro le compteur présidentiel. Une hypothèse qui permettrait, selon eux, au président sortant de briguer un nouveau mandat après la fin de son mandat actuel prévue en 2028.
Le débat s’est intensifié après l’adoption en juin par l’Assemblée nationale d’un texte établissant le cadre juridique d’un futur référendum constitutionnel. Peu après, le Sénat a également adopté une mesure que l’opposition considère comme susceptible d’affaiblir les limitations actuelles des mandats présidentiels.
Le 30 juin, lors de la célébration de l’indépendance du pays, Félix Tshisekedi a annoncé vouloir saisir la Cour constitutionnelle afin qu’elle examine la conformité du processus avec la Constitution en vigueur.
Mais ses détracteurs mettent en doute l’indépendance de cette institution et craignent que cette procédure ne serve à légitimer une réforme déjà décidée politiquement.
Un pouvoir qui défend une réforme jugée nécessaire
Le camp présidentiel rejette catégoriquement les accusations de dérive institutionnelle. Les responsables de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), parti de Félix Tshisekedi, estiment que la Constitution actuelle ne répond plus aux réalités du pays.
Pour les partisans de la réforme, une nouvelle Constitution permettrait d’adapter les institutions aux défis sécuritaires, économiques et sociaux auxquels la RDC est confrontée.
Christian Lumu, membre de la branche jeunesse de l’UDPS, affirme que la population souhaite une évolution du texte fondamental et rappelle que la réforme figurait parmi les engagements politiques du parti avant son arrivée au pouvoir.
L’opposition considère au contraire cette justification comme un argument de circonstance destiné à prolonger la présence du président au sommet de l’État.
Les voix critiques de la société civile et de l’Église
La contestation dépasse désormais les seuls partis politiques. Plusieurs acteurs de la société civile dénoncent une réforme jugée inopportune dans un pays confronté à de graves urgences.
Le prix Nobel de la paix Denis Mukwege a notamment alerté sur les risques d’un changement constitutionnel alors que la RDC traverse une crise sécuritaire majeure dans l’Est et fait face à des défis humanitaires importants.
Selon lui, les circonstances actuelles ne permettent pas d’engager sereinement une réforme institutionnelle d’une telle ampleur.
L’Église catholique congolaise partage également ces inquiétudes. Le cardinal Fridolin Ambongo estime que la priorité du pays devrait rester la restauration de la paix, notamment dans les régions touchées par les violences armées.
« La priorité pour la République démocratique du Congo est la paix », a-t-il déclaré, estimant que la réforme constitutionnelle ne répond pas aux souffrances immédiates de la population.
Les manifestations de juin, un précédent inquiétant
La crise politique a déjà provoqué des affrontements dans les rues de Kinshasa. Les manifestations du 12 juin contre le projet de référendum avaient dégénéré en violences entre manifestants, militants favorables au pouvoir et forces de sécurité.
L’opposition accuse les autorités d’avoir mené une répression brutale, évoquant des arrestations massives et des violences contre les protestataires. Le gouvernement conteste ces accusations et affirme agir pour maintenir l’ordre public.
La reprise annoncée des manifestations le 22 juillet fait craindre une nouvelle montée des tensions dans un pays déjà fragilisé par plusieurs crises simultanées.
Une crise politique sur fond de guerre dans l’Est
Le débat constitutionnel intervient alors que la RDC reste confrontée à une grave instabilité sécuritaire dans sa partie orientale.
Les forces gouvernementales continuent de combattre le mouvement rebelle M23 et l’Alliance Fleuve Congo (AFC), tandis que plusieurs territoires échappent encore au contrôle total de Kinshasa.
Pour de nombreux observateurs, l’affaiblissement de la confiance entre l’État et la population pourrait compliquer davantage la réponse aux défis sécuritaires.
L’opposition estime également que l’organisation d’un référendum dans un contexte de conflit poserait un problème majeur de représentativité, certaines zones du pays touchées par la guerre risquant d’être privées d’une participation effective.
Un enjeu qui dépasse les frontières congolaises
La crise institutionnelle congolaise attire l’attention des partenaires internationaux, alors que la RDC occupe une place stratégique dans la compétition mondiale autour des minerais critiques.
Les acteurs internationaux appellent officiellement au respect des principes démocratiques, mais les observateurs soulignent que les intérêts liés à la sécurité et aux ressources minières influencent également les positions diplomatiques.
Une perte de crédibilité politique à Kinshasa pourrait fragiliser davantage la position congolaise dans son bras de fer régional, notamment face au Rwanda, accusé par plusieurs rapports internationaux de soutenir le M23.
À quelques semaines de la reprise annoncée de la mobilisation populaire, la question constitutionnelle apparaît désormais comme un test majeur pour l’avenir politique de Félix Tshisekedi et pour la stabilité institutionnelle de la RDC.
La Rédaction

