Dans les rues de Bukavu, de Goma ou d’Uvira, une bouteille de Primus est devenue un produit de luxe. En l’espace de quelques jours, le brasseur néerlandais Heineken, via sa filiale congolaise Bralima, a perdu le contrôle de toutes ses installations dans l’est du pays. Un vide s’est ouvert. Et avec lui, une flambée des prix, un ralentissement économique brutal et une montée en puissance du marché noir.
Brasseries occupées, usines silencieuses
Depuis plus d’une semaine, les brasseries de Bukavu et d’Uvira sont passées aux mains d’hommes armés. Le grand dépôt de Goma a également cessé toute activité. Face aux pillages, aux tirs réguliers et à la dégradation des conditions de sécurité, Heineken a annoncé qu’il n’était plus possible d’y produire de la bière. Ce retrait forcé représente un tiers de ses opérations en RDC.
Mais au-delà de la bière, c’est tout un tissu économique qui se délite.
Un millier de familles sans moteur industriel
À Bukavu, l’usine Bralima du quartier Nkafu faisait vivre près de 1 000 personnes, entre emplois directs et indirects. L’arrêt brutal de l’activité a figé la circulation monétaire dans plusieurs quartiers populaires. Si Heineken affirme maintenir les salaires, l’économie informelle — bars, vendeurs ambulants, transporteurs — est, elle, asphyxiée.
Primus, Amstel : la bière devient une denrée spéculative
Dans les marchés et les débits encore ouverts, les bouteilles se négocient à des prix jamais vus. Une bière de 72 cl peut coûter jusqu’à 5 fois son prix habituel. Certains la cachent, d’autres la revendent sous le manteau. Le produit brassé autrefois dans les usines de Bukavu est désormais un carburant pour l’économie parallèle, une ressource que les réseaux informels exploitent avec vigueur.
Dans ce chaos, le trafic de bière devient transfrontalier. Des cargaisons en provenance du Rwanda ou du Burundi apparaissent dans les faubourgs, parfois sans étiquettes officielles. La contrefaçon menace, et l’absence de contrôle ouvre la voie à tous les abus.
Un retrait industriel aux répercussions nationales
Cette crise pose une question lourde : peut-on encore produire en sécurité à l’est de la RDC ? Si les sites de Kinshasa, Kisangani et Lubumbashi fonctionnent encore, l’abandon de l’est marque un repli stratégique significatif. Le risque pour le pays est double : d’un côté, la perte d’une assise industrielle ; de l’autre, un déséquilibre régional renforcé, où l’État n’exerce plus aucun contrôle.
Heineken, comme d’autres multinationales, se retrouve face à une impasse : continuer à produire dans des zones instables, ou céder face aux groupes armés. En toile de fond, c’est la souveraineté économique congolaise qui vacille, avec des multinationales en première ligne… puis en fuite.
La Rédaction

