Derrière la façade d’un pays progressiste, des réalités plus sombres émergent
Longtemps perçue comme l’un des bastions de la tolérance en Europe, la Suède se voit aujourd’hui confrontée à une remise en question profonde. À mesure que les minorités visibles, en particulier afro-descendantes et musulmanes, prennent la parole et dénoncent les injustices du quotidien, une question se pose avec insistance : et si le racisme était enraciné dans les structures mêmes de cette démocratie exemplaire ?
Un modèle social idéalisé
La Suède a longtemps cultivé l’image d’un État-providence efficace, socialement avancé, égalitaire et accueillant. Classée parmi les pays les plus démocratiques au monde selon l’indice Democracy Index de The Economist, elle reste admirée pour son système de santé, son modèle éducatif et ses politiques de parité.
Mais derrière cette vitrine, de nombreux citoyens issus des minorités vivent une autre réalité.
Le racisme ordinaire et invisible
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Conseil suédois pour la prévention du crime, les crimes de haine raciale ont augmenté de plus de 40 % au cours de la dernière décennie. Les Afro-Suédois sont particulièrement ciblés, notamment dans les contrôles policiers, les discriminations à l’embauche, ou encore les refus de logement.
Le problème ? Une majorité des autorités refuse encore de reconnaître l’existence d’un racisme structurel. Le discours dominant parle plutôt de “cas isolés”, d’ignorance ou de maladresses. Une posture de déni poli, comme la qualifie Momodou Jallow.
L’exemple Momodou Jallow : noir, suédois… et constamment suspect
Pour beaucoup, Momodou Malcolm Jallow est la preuve vivante de cette dissonance nationale. Né à Bakau en Gambie et élu député au Parlement suédois en 2017 sous les couleurs du Parti de gauche, il est aujourd’hui président de la commission des affaires civiles – une première historique pour un citoyen noir.
Mais ce statut ne l’a pas protégé. Bien au contraire.
Dès son arrivée au Riksdag, un agent parlementaire l’a redirigé vers la galerie des visiteurs, incapable d’imaginer qu’un homme noir puisse être un élu. Depuis, Jallow vit sous protection policière, recevant régulièrement des menaces de mort.
« Ils m’ont fait me déshabiller à l’aéroport. J’ai pleuré. C’est là que j’ai compris que ma négritude viendrait toujours avant mon humanité dans leurs yeux », confie-t-il.
Ce n’est pas un cas isolé. C’est un miroir tendu à une société qui veut se croire post-raciale, mais qui peine à voir le privilège blanc enraciné dans ses institutions.
Une justice à deux vitesses
Les cas de discriminations raciales sont rarement poursuivis en Suède. En 2023, sur près de 4 000 signalements de crimes de haine, moins de 10 % ont donné lieu à une procédure judiciaire aboutie. Cette inertie alimente le sentiment d’abandon chez ceux qui subissent ces agressions.
Le racisme ne s’exprime pas uniquement par des insultes ou des actes violents. Il se manifeste aussi par des attentes implicites : être “intégré”, discret, reconnaissant… et surtout silencieux.
Des résistances émergent
Face à cela, des voix s’élèvent. Des collectifs comme l’Afro-Swedes’ Forum for Justice, autrefois dirigé par Jallow, multiplient les campagnes. Des artistes comme Jason Diakité (Timbuktu) ou les écrivains comme Bilan Osman participent à déconstruire les récits dominants.
Les jeunes générations, issues de la diversité, refusent d’hériter du silence. Elles documentent, dénoncent, créent, et interpellent. Elles rappellent que la Suède ne peut continuer à exporter un modèle d’égalité sans le pratiquer pleinement à l’intérieur.
L’heure du miroir
Le cas de Momodou Jallow est symptomatique d’un malaise plus profond. Son témoignage, loin d’être une exception, illustre une mécanique invisible mais puissante : celle qui conditionne l’appartenance nationale à la couleur de peau.
« Je me bats pour que mes enfants n’aient pas à lutter pour être acceptés dans leur propre pays », dit-il.
La Suède est à la croisée des chemins. Elle peut continuer à vivre dans le confort d’une image idéalisée, ou choisir de regarder en face ses contradictions. Ce choix ne concerne pas uniquement les institutions : il appartient aussi à chaque citoyen.
La Rédaction

