Le Parlement ougandais vient d’approuver une loi qui autorise les tribunaux militaires à juger les civils. Une mesure lourde de conséquences, alors que le pays se dirige vers une élection présidentielle cruciale en 2026. En toile de fond : la dérive autoritaire du président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis près de quarante ans, et la montée en puissance de son fils, le général Muhoozi Kainerugaba.
Une loi controversée
Mardi, les députés ougandais ont validé un texte qui ouvre la voie à la comparution de civils devant les cours martiales. Jusqu’ici, une décision de la Cour suprême interdisait cette pratique, soulignant l’incompétence juridique des tribunaux militaires à juger des affaires civiles. Mais le pouvoir en place n’a pas tardé à réagir, estimant que « le pays n’est pas gouverné par les juges », selon les mots mêmes de Museveni.
La nouvelle loi autorise désormais les poursuites militaires à l’encontre de civils « associés à des personnes soumises à la loi militaire ». Une notion vague, potentiellement extensible à toute forme de soutien logistique, moral ou politique à des opposants. Pour tempérer les critiques, le texte stipule que les présidents de tribunal devront désormais être qualifiés en droit. Mais cela suffit-il à éteindre l’incendie ?
Une justice militaire contre la démocratie
Les voix critiques n’ont pas tardé à s’élever. L’organisation ougandaise Chapter Four dénonce un détournement de la justice : confier des affaires civiles à des instances militaires revient à museler l’opposition, affaiblir les garanties d’un procès équitable et violer les fondements de la Constitution. D’ailleurs, plusieurs députés de l’opposition ont quitté l’hémicycle avant le vote, refusant de cautionner ce qu’ils qualifient d’illégalité manifeste.
Les défenseurs des droits humains s’alarment de ce virage autoritaire. Pour eux, cette loi vise clairement à renforcer l’arsenal de répression du régime à l’approche d’un scrutin incertain. Museveni, 80 ans, n’a toujours pas désigné de successeur officiel. Mais beaucoup soupçonnent un scénario bien rodé : un passage de témoin dynastique au profit du général Muhoozi, qui multiplie depuis des mois les déclarations présidentielles.
Une répression sans relâche
La mise à l’écart des figures de l’opposition donne du poids à cette hypothèse. Kizza Besigye, principal opposant à Museveni depuis des décennies, croupit en prison depuis novembre. Ancien colonel et médecin, il a toujours été un farouche défenseur d’une alternance démocratique. Son arrestation sur des accusations de trahison, jugées infondées par ses avocats, illustre l’instrumentalisation croissante de l’appareil judiciaire contre toute voix dissidente.
Dans ce contexte, autoriser les militaires à juger les civils revient à renforcer un climat de peur et à verrouiller l’espace politique. Depuis son indépendance en 1962, l’Ouganda n’a jamais connu de transition pacifique du pouvoir. La militarisation de la justice civile, dans un pays déjà dominé par une élite militaire, laisse présager un avenir incertain.
Le spectre d’un passage de témoin forcé
Plusieurs analystes évoquent déjà un possible coup d’État constitutionnel : Museveni pourrait se retirer discrètement, laissant son fils prendre les rênes sans passer par les urnes. Ce scénario, loin d’être fantaisiste, s’inscrit dans une tendance régionale où les régimes vieillissants verrouillent les institutions pour se maintenir, directement ou par procuration.
Le vote de cette loi sur les tribunaux militaires n’est donc pas un simple débat juridique. C’est une pièce stratégique dans un puzzle plus large : celui de la conservation du pouvoir, du contrôle des opposants et de l’étouffement progressif de la démocratie.
La Rédaction

