Depuis quelques années, les régions du nord du Togo, longtemps perçues comme marginales mais pacifiques, sont devenues le théâtre d’un glissement silencieux vers la méfiance, la rupture et parfois la violence. Dans les préfectures de Kpendjal et de l’Oti, les tensions entre communautés agricoles sédentaires et éleveurs peuls déplacés s’intensifient à mesure que les groupes armés jihadistes s’enracinent aux portes du pays. La cohabitation ancestrale cède peu à peu la place à des clivages alimentés par la peur, les préjugés et la compétition pour les ressources.
Une coexistence jadis fragile mais vivante
Pendant longtemps, les relations entre agriculteurs et éleveurs dans le nord du Togo ont été régulées par des accords tacites, des médiateurs traditionnels et une culture du compromis, bien que régulièrement émaillées de conflits saisonniers. Le passage des troupeaux à travers les champs, les dégâts occasionnels, les disputes autour des points d’eau : autant de sujets de tension, mais rarement irrémédiables.
Ce fragile équilibre s’est cependant effondré à mesure que les groupes jihadistes, actifs au Burkina Faso voisin, ont étendu leur influence vers le sud. Les attaques récurrentes dans la région des Savanes ont provoqué le déplacement massif de nombreuses familles peules vers des zones plus éloignées, supposément plus sûres. Mais ce refuge temporaire s’est transformé en nouvel épicentre de tensions.
Des déplacés devenus indésirables
Les familles peules, souvent déplacées de force, se sont installées dans des zones agricoles déjà densément peuplées, où l’accès à la terre et à l’eau est limité. Accueillies dans l’urgence mais rarement accompagnées par des mécanismes d’intégration ou de soutien durable, elles se retrouvent au cœur d’un conflit latent.
Le soupçon pèse : dans l’imaginaire de certaines communautés, les Peuls sont systématiquement associés aux groupes armés, parfois accusés, sans preuve, de collusion avec les jihadistes. Ce raccourci dangereux alimente les rumeurs, les représailles et la stigmatisation.
« On nous regarde comme des ennemis. Pourtant, nous avons fui les mêmes terroristes que tout le monde », témoigne Hamadou, un éleveur installé depuis 2022 dans la région de Mandouri. « On dort mal, on vit mal. On ne sait plus à qui faire confiance. »
Le conflit pour les ressources, catalyseur des tensions
Le véritable cœur du conflit reste pourtant l’accès aux ressources : l’eau, les pâturages, la terre. Les déplacements ont désorganisé les circuits traditionnels de transhumance. Faute d’aménagements adéquats, les troupeaux peuls passent désormais dans des zones cultivées, déclenchant l’ire des agriculteurs. Des affrontements ont déjà eu lieu, parfois violents, avec des blessés, des biens incendiés et des tensions persistantes.
Les systèmes traditionnels de médiation, basés sur les chefs de village et les comités locaux, sont débordés. Dans certaines zones, ils ont tout simplement cessé de fonctionner. Et l’administration locale, sous-équipée et peu présente sur le terrain, ne parvient pas à contenir la spirale.
Un terreau d’exclusion propice à la radicalisation
Ce climat délétère constitue un terrain fertile pour les stratégies d’infiltration des groupes jihadistes. En s’appuyant sur les frustrations des jeunes peuls marginalisés, en exploitant leur sentiment d’injustice et leur isolement, les recruteurs armés espèrent élargir leur base. L’État togolais en est conscient, mais ses réponses restent limitées, concentrées sur la sécurisation militaire des frontières, au détriment de la reconstruction du lien social.
« Si on ne fait rien maintenant, on court à la catastrophe », prévient un agent local de la société civile à Dapaong. « Ce n’est pas une question d’ethnie, c’est une question de survie collective. Mais les discours de paix ne suffisent plus si l’État ne protège pas et n’écoute pas. »
Une paix en danger
Dans le nord du Togo, la fracture entre agriculteurs et éleveurs ne cesse de s’élargir, sous l’effet d’une insécurité qui pousse chacun à se replier sur sa communauté. Le danger n’est pas seulement sécuritaire : il est social, culturel, et profondément politique. Car en laissant se déchirer ce tissu de coexistence fragile, c’est tout l’équilibre national qui risque de se fissurer.
La Rédaction

