Les rues sont vides. Les camps aussi. À Tijuana, le grand passage vers les États-Unis n’est plus qu’un souvenir.
Tijuana, autrefois carrefour effervescent de l’espoir migratoire, s’est vidée de ses exilés. La ville frontalière du nord du Mexique, longtemps perçue comme le point d’entrée vers la Californie pour des milliers de migrants venus d’Amérique latine et d’ailleurs, semble aujourd’hui suspendue dans un silence pesant.
Ce matin-là, près du poste de San Ysidro, où se pressaient autrefois des foules entières, seules cinq personnes attendent. Cinq. Les trottoirs où l’on faisait la queue pour un rendez-vous d’asile sont désormais déserts. Les grillages du mur frontalier, souvent escaladés dans des tentatives désespérées, ne sont plus que le décor de chantiers routiers. Tijuana n’est plus ce qu’elle était.
Chute brutale des flux migratoires
La scène n’est pas unique à Tijuana. Tout le long de la frontière nord du Mexique — de Ciudad Juárez à Reynosa — le même constat s’impose : les migrants sont partis, et peu d’autres arrivent. Si le recul avait commencé avant même l’élection de Donald Trump, les restrictions sévères qu’il a mises en place ont marqué une rupture décisive. Et depuis, chaque administration a, peu ou prou, maintenu le cap : plus de contrôles, plus d’obstacles, moins d’espoir.
L’application CBP One, devenue passage obligé pour espérer entrer légalement aux États-Unis, impose désormais une sélection numérique impitoyable. Obtenir un rendez-vous relève du miracle. Quant à ceux qui tentaient la traversée clandestine, les risques sont devenus trop grands : surveillance accrue, déportations immédiates, et, côté mexicain, des villes de transit de plus en plus hostiles ou désorganisées.
Rester, malgré tout
Certains, pourtant, s’accrochent. C’est le cas de Lenis Mojica, 49 ans, originaire du Venezuela. Arrivée en janvier, elle vit toujours dans un refuge de Tijuana. « Les gens ne viennent plus ici », confie-t-elle. « Tout le monde est parti. Personne d’autre n’est arrivé. »
Son témoignage illustre un paradoxe : alors que la crise humanitaire ne faiblit pas au sud du continent, les portes du Nord se ferment. Les États-Unis, tout en se déclarant attachés aux droits de l’homme, ont réorganisé leur frontière comme un filtre quasi hermétique. Résultat : des familles déracinées piégées dans des zones d’attente indéfinies.
Tijuana, ville fantôme du rêve américain
Ce qui fut une capitale migratoire n’est plus qu’un poste-frontière ordinaire. Les refuges, encore récemment saturés, peinent désormais à remplir leurs lits. Les ONG présentes sur place notent une baisse spectaculaire des besoins. Même les passeurs, si actifs auparavant, se font rares.
Les candidats à l’asile se sont détournés vers d’autres routes, souvent plus longues et plus périlleuses, comme le corridor amazonien via le Darién Gap, entre la Colombie et le Panama. Ou pire encore : ils renoncent.
Tijuana, jadis emblème de la résilience migratoire, incarne aujourd’hui le vide. Un vide politique, moral, et profondément humain.
La Rédaction

