Dans les eaux sombres du canal du Mozambique, des destins chavirent
Ils partent de nuit, à bord de frêles embarcations appelées kwassa-kwassa, bravant la mer, la peur et la mort. Chaque année, des milliers de Comoriens tentent de rejoindre Mayotte, seul département français de l’océan Indien, au péril de leur vie. Ce drame quotidien, invisible pour beaucoup, raconte une histoire coloniale inachevée, un arrachement, un exil forcé sur fond d’inégalités criantes.
Une traversée de 70 kilomètres… et d’un siècle d’histoire
Officiellement, l’archipel des Comores a accédé à l’indépendance en 1975. Sauf Mayotte, qui a choisi de rester française. Depuis, une frontière s’est érigée entre les îles, coupant des familles, des cultures, des langues. D’un côté, la pauvreté de l’Union des Comores, avec un PIB par habitant parmi les plus bas du monde ; de l’autre, les infrastructures françaises, l’accès à l’école et aux soins, malgré des tensions sociales croissantes.
Kwassa-kwassa : radeaux de la misère
La traversée entre Anjouan et Mayotte, longue de 70 kilomètres, est devenue un piège mortel. Les kwassa-kwassa — petits bateaux à moteur, souvent surchargés — coulent régulièrement. Des milliers de personnes, dont des femmes enceintes et des enfants, y ont perdu la vie. Un chiffre impossible à estimer précisément, car la mer ne rend pas toujours les corps.
Une politique de répression à marche forcée
Face à l’afflux migratoire, la France a militarisé la mer. En 2023, plus de 30 000 reconduites à la frontière ont été enregistrées. Mayotte, département français depuis 2011, vit sous tension. La précarité est endémique, les bidonvilles prolifèrent, et l’opération « Wuambushu » lancée par le gouvernement français pour démanteler les habitats informels a ravivé les rancœurs et les peurs.
Derrière les chiffres, des visages
Chamsia, 23 ans, a perdu sa mère dans la traversée. Elle vit à Mamoudzou, sans papiers, travaille comme domestique dans des conditions proches de l’exploitation. Comme elle, des milliers d’anonymes vivent dans l’ombre, sans accès aux soins, sans droits, dans l’attente d’une régularisation incertaine. Leur seul crime : avoir fui l’indigence pour espérer un avenir.
Une mémoire coloniale à vif
La crise migratoire entre les Comores et Mayotte ne se résume pas à un problème de frontières. Elle raconte l’histoire d’une rupture politique imposée, d’un déséquilibre économique postcolonial, et d’une France qui peine à gérer les conséquences de son passé dans l’océan Indien. Le silence qui entoure ces morts en mer est un choix politique.
Entre humanité et oubli
La mer sépare Anjouan de Mayotte, mais elle unit aussi leurs drames. Tant que la France n’assumera pas sa responsabilité historique, tant que le développement de l’Union des Comores ne sera pas soutenu équitablement, les kwassa-kwassa continueront à voguer dans la nuit. Et les morts anonymes continueront à hanter les rivages d’une République qui se veut indivisible, mais qui laisse mourir à ses frontières.
La Rédaction

