À Assilah, sur la côte atlantique marocaine, la culture devient un espace de réflexion sur les grands équilibres internationaux. Réunis dans le cadre de la 47e édition du Moussem culturel international, responsables politiques, diplomates et intellectuels interrogent la capacité du monde arabe à peser sur les transformations géopolitiques, économiques et technologiques. Alors que la manifestation se poursuit jusqu’au 18 octobre, une question domine les échanges : comment passer d’une région qui subit les crises à un ensemble capable d’influencer son propre avenir ?
Ouvert le 2 octobre 2026, le Moussem culturel international d’Assilah accueille une nouvelle série de rencontres consacrées aux mutations du monde contemporain. Parmi ses temps forts, un colloque sur les perspectives du monde arabe à l’horizon 2030 a réuni plusieurs personnalités issues du Maroc, du Bahreïn, de Libye, de Tunisie et d’Égypte.
Les discussions dépassent les préoccupations diplomatiques traditionnelles. Elles portent sur la capacité des États arabes à construire des institutions solides, à maîtriser les nouvelles technologies et à développer des partenariats internationaux moins dépendants des rapports de force hérités du passé.
Des fragilités internes qui limitent l’influence régionale
Pour Hatim Bettioui, secrétaire général de la Fondation du Forum d’Assilah, le monde arabe traverse une période décisive. Les conflits armés, les difficultés économiques et les rivalités internationales s’ajoutent à des problèmes structurels persistants : chômage, inégalités sociales, faiblesse de la diversification économique et insuffisance de la coopération régionale.
Ces fragilités réduisent la capacité des pays arabes à défendre des positions communes. Malgré leur poids énergétique, leur situation géographique et leurs ressources financières, ils peinent encore à transformer ces atouts en influence collective durable.
L’ancien ministre tunisien des Affaires étrangères Khemaies Jhinaoui a notamment souligné les insuffisances institutionnelles qui, selon lui, entravent depuis plusieurs décennies l’intégration régionale. Pour sa part, l’ancien chef de la diplomatie libyenne Abderrahman Shalgam a insisté sur la nécessité de consolider des États modernes, capables de garantir la souveraineté et de répondre aux aspirations de leurs populations.
Au-delà des divergences entre intervenants, une conviction se dégage : les difficultés du monde arabe ne peuvent être attribuées uniquement aux interventions étrangères. Elles exigent aussi des réponses politiques, économiques et sociales construites à l’intérieur de la région.
La souveraineté numérique, nouveau défi stratégique
L’un des aspects les plus marquants des débats concerne la transformation de la notion même de souveraineté.
Le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a attiré l’attention sur la dépendance technologique des pays arabes. À l’heure où les données numériques alimentent l’intelligence artificielle et les nouvelles activités économiques, leur exploitation devient un enjeu majeur de puissance.
Les populations arabes utilisent massivement les plateformes numériques internationales, mais une part importante des informations produites est hébergée et traitée à l’étranger. Cette situation soulève des questions concernant la protection des données, la capacité d’innovation et l’indépendance des décisions économiques.
Pour Ouahbi, la souveraineté ne se mesure donc plus seulement à la maîtrise du territoire ou aux capacités militaires. Elle dépend également du contrôle des infrastructures numériques, des technologies et des informations stratégiques.
Cette réflexion rejoint un défi auquel sont confrontées de nombreuses régions du monde, notamment l’Afrique : comment profiter des innovations technologiques sans devenir exclusivement consommatrices de solutions conçues et gouvernées ailleurs ?
Vers une influence arabe dans un monde multipolaire
Les échanges d’Assilah ont également mis en évidence la nécessité de repenser les relations du monde arabe avec les grandes puissances.
Dans un environnement international où les alliances deviennent plus flexibles, plusieurs intervenants ont plaidé pour des partenariats fondés sur des intérêts économiques et stratégiques clairement définis, plutôt que sur des alignements permanents.
L’ancien secrétaire général adjoint de la Ligue arabe, Hossam Zaki, a défendu l’idée d’un diagnostic commun des crises régionales. Sans une compréhension partagée des priorités, estime-t-il, les États arabes risquent de continuer à disperser leurs ressources et leur influence.
Cette ambition se heurte toutefois à la diversité des intérêts nationaux, des modèles politiques et des orientations diplomatiques. Construire une voix commune ne signifie pas effacer les souverainetés, mais identifier des domaines où la coopération peut produire des résultats concrets, notamment dans l’économie, l’éducation, la technologie et la sécurité alimentaire.
À Assilah, la réflexion culturelle rejoint ainsi une interrogation profondément politique. Les pays arabes disposent de ressources humaines, économiques et historiques considérables, mais leur capacité à peser sur le nouvel ordre international dépendra de leur aptitude à transformer ces atouts en projets collectifs.
À l’horizon 2030, le véritable enjeu ne sera donc pas seulement de s’adapter aux transformations du monde, mais de participer à leur orientation. En poursuivant ses rencontres jusqu’au 18 octobre, le Forum d’Assilah rappelle que cette ambition commence aussi par le dialogue, la circulation des idées et la confrontation des visions de l’avenir.
La Rédaction
Sources et références
- Fondation du Forum d’Assilah, programme de la 47e édition du Moussem culturel international d’Assilah, du 2 au 18 octobre 2026.
- Maghreb Arabe Presse (MAP), compte rendu du colloque consacré aux perspectives et défis du monde arabe à l’horizon 2030, octobre 2026.
- Interventions de Hatim Bettioui, Samira Ibrahim Bin Rajab, Abderrahman Shalgam, Khemaies Jhinaoui, Abdellatif Ouahbi et Hossam Zaki au Forum d’Assilah.
- Fondation du Forum d’Assilah, présentation institutionnelle et activités culturelles internationales.

