Bibiana et Belonísia grandissent dans une communauté rurale de Bahia, au Brésil. Leurs parents travaillent une terre que leur famille habite depuis des générations, mais qu’elle ne possède pas. Un accident survenu pendant l’enfance lie encore davantage les deux sœurs lorsque l’une d’elles perd l’usage de sa langue. Dans Charrue tordue, Itamar Vieira Junior transforme leur histoire en une interrogation plus vaste : combien de générations faut-il vivre, travailler et enterrer ses morts quelque part avant de pouvoir dire que cette terre est réellement la sienne ?
Itamar Vieira Junior, raconter le Brésil depuis ses campagnes
Né en 1979 à Salvador de Bahia, Itamar Vieira Junior est écrivain et géographe. Son parcours professionnel l’a conduit à travailler sur les questions territoriales auprès de communautés rurales brésiliennes, une expérience qui nourrit directement son univers littéraire. Publié au Brésil en 2019, Torto Arado, traduit en français sous le titre Charrue tordue, a notamment reçu le prix Jabuti, l’une des principales distinctions littéraires brésiliennes.
Le roman s’éloigne du Brésil des grandes métropoles pour entrer dans une communauté de travailleurs ruraux de Bahia. Les familles y cultivent la terre, construisent leurs maisons et transmettent leurs traditions. Pourtant, cette permanence ne leur garantit pas la propriété du territoire dont dépend toute leur existence.
Deux sœurs, une seule voix
Bibiana et Belonísia sont encore enfants lorsqu’elles découvrent un couteau conservé parmi les affaires de leur grand-mère. L’accident qui suit bouleverse leur vie : Belonísia perd l’usage de sa langue. Pendant un temps, Bibiana devient sa voix, répond pour elle et l’aide à communiquer avec le monde extérieur.
Cette relation donne au roman l’un de ses symboles les plus puissants. La question de la parole ne concerne bientôt plus seulement Belonísia. Autour des deux sœurs vivent des hommes et des femmes dont l’existence dépend d’un système dans lequel ils disposent eux aussi de peu de moyens pour faire entendre leurs revendications.
Vieillir conduira cependant les deux jeunes femmes sur des chemins différents. Bibiana cherche progressivement dans l’organisation collective et la revendication une manière de transformer leur condition. Belonísia demeure davantage liée à la terre et à une connaissance concrète du travail agricole. Deux manières de répondre à une même question apparaissent alors : faut-il partir pour comprendre ce qui nous maintient dans la dépendance, ou rester pour défendre ce qui nous appartient ?
Cultiver une terre sans jamais la posséder
Avec Charrue tordue, Itamar Vieira Junior place la propriété foncière au cœur d’un paradoxe. Les familles connaissent cette terre intimement. Elles savent ce qu’elle produit, quand la travailler et comment y survivre. Plusieurs générations y ont vécu. Pourtant, juridiquement et économiquement, le pouvoir appartient à d’autres.
Cette situation donne au mot « propriété » une signification particulière. Le propriétaire possède les documents et l’autorité ; les travailleurs possèdent l’expérience, la mémoire et l’attachement au lieu. Les uns détiennent la terre légalement, tandis que les autres l’ont façonnée quotidiennement.
Le roman montre alors combien la fin officielle de l’esclavage n’a pas suffi à supprimer toutes les structures de dépendance dans les campagnes brésiliennes. Les descendants de populations autrefois asservies peuvent être libres tout en restant enfermés dans des rapports économiques où l’accès à la terre demeure profondément inégal.

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Quand la maison elle-même rappelle que l’on dépend d’un autre
La domination ne se manifeste pas uniquement dans les grands conflits. Elle apparaît dans les conditions imposées aux habitants, dans leur manière de travailler et jusque dans ce qu’ils peuvent construire. Habiter un territoire pendant des décennies ne signifie pas nécessairement avoir le droit d’en disposer librement.
Vie quotidienne et question foncière deviennent ainsi inséparables. La terre fournit la nourriture et le travail, mais elle détermine également la capacité d’une famille à transmettre quelque chose à ses enfants. Sans propriété reconnue, chaque génération risque de recommencer dans la même dépendance que la précédente.
Itamar Vieira Junior évite pourtant de présenter ses personnages uniquement comme des victimes. Ils possèdent leurs solidarités, leurs savoirs, leurs croyances et une mémoire commune. Cette richesse sociale et culturelle devient précisément ce qui permet à la communauté de commencer à penser son territoire autrement : non comme un lieu où elle serait simplement tolérée, mais comme un espace auquel elle appartient.
La terre des vivants et celle des morts
Le lien au territoire dépasse alors sa valeur économique. Une terre n’est pas seulement une surface capable de produire des récoltes. Elle contient les histoires familiales, les souvenirs et les morts qui y ont été enterrés. Quitter signifie donc perdre bien davantage qu’un moyen de subsistance.
Cette dimension donne toute sa profondeur au combat qui traverse le roman. Revendiquer la terre revient aussi à réclamer la reconnaissance d’une histoire. Les habitants ne demandent pas simplement une parcelle : ils affirment que leur présence, leur travail et leurs générations successives ont créé une appartenance que les titres fonciers ne suffisent pas à résumer.
La parole retrouvée devient alors collective. Ce qui commençait avec une enfant privée de voix s’élargit progressivement à une communauté qui refuse que d’autres continuent à parler et décider à sa place.
Charrue tordue raconte l’histoire de Bibiana et Belonísia, mais derrière les deux sœurs se dessine celle de familles dont le travail a façonné un territoire sans leur donner automatiquement le droit de le posséder.
Itamar Vieira Junior relie ainsi l’intime à une question historique majeure du Brésil : la persistance des inégalités foncières et des rapports de domination longtemps après l’abolition de l’esclavage. Il ne réduit cependant jamais ses personnages à cette histoire. Leur attachement à la terre est aussi fait de savoirs, de transmission, de spiritualité et de mémoire.
Le roman laisse finalement une interrogation difficile à résoudre par le seul droit de propriété : une terre appartient-elle uniquement à celui dont le nom figure sur un document, ou également à ceux qui l’ont cultivée, habitée et transmise de génération en génération ?
La Rédaction
Références littéraires
- Charrue tordue d’Itamar Vieira Junior — terre, héritage de l’esclavage, famille et émancipation
- Salvar o fogo d’Itamar Vieira Junior — territoire, violence, religion et mémoire
- Doramar ou a odisseia d’Itamar Vieira Junior — récits de vies marginalisées, identité et résistances
- A oração do carrasco d’Itamar Vieira Junior — violence sociale, mémoire et condition humaine

