La visite du chef de la diplomatie grecque à Benghazi relance les tensions autour de la dualité du pouvoir en Libye. Alors que Tripoli reste la capitale officiellement reconnue par les Nations unies, Benghazi continue de s’affirmer comme le centre d’un contre-pouvoir militaire et politique de facto.
Une visite qui en dit long
Le récent déplacement du ministre grec des Affaires étrangères à Benghazi, fief de l’homme fort de l’Est, le maréchal Khalifa Haftar, n’a rien d’anodin. Officiellement présenté comme une mission bilatérale de coopération, cet acte diplomatique est perçu, à Tripoli, comme une provocation et une forme de légitimation implicite du pouvoir parallèle établi à l’Est.
Or, la reconnaissance internationale du Gouvernement d’unité nationale (GUN), basé à Tripoli, reste intacte, du moins sur le papier. Ce gouvernement, soutenu par l’ONU, l’Union européenne et plusieurs chancelleries occidentales, peine pourtant à étendre son autorité au-delà de la Tripolitaine.
Deux capitales, deux légitimités, une seule nation brisée
La Libye est aujourd’hui le théâtre d’un duel institutionnel, où Tripoli et Benghazi incarnent deux visions, deux systèmes de pouvoir, deux récits concurrents. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, le pays n’a jamais retrouvé une unité politique véritable.
D’un côté, Tripoli, où siège un gouvernement civil, censé incarner l’unité nationale. De l’autre, Benghazi, où s’est consolidé un pouvoir militaire appuyé par des forces étrangères, dont la Russie et les Émirats arabes unis.
La capitale politique de l’Ouest bénéficie du soutien de la Turquie, tandis que celle de l’Est s’appuie sur le maréchal Haftar, auréolé de sa lutte contre les groupes islamistes, mais accusé de crimes de guerrepar plusieurs ONG.
L’ambiguïté des puissances étrangères
La visite grecque n’est pas un cas isolé. Ces dernières années, plusieurs pays ont jonglé entre réalité du terrain et légitimité diplomatique. Entretiens officiels à Tripoli, accords sécuritaires à Benghazi, livraisons d’armes, missions économiques… chaque geste contribue à entretenir une zone grise diplomatique, qui fragilise toute solution politique durable.
La Grèce, en particulier, s’oppose farouchement à l’accord maritime signé en 2019 entre Tripoli et Ankara. En se rapprochant de Benghazi, Athènes tente de contrebalancer l’influence turque, quitte à renforcer les divisions internes libyennes.
Un processus de paix en panne
Les efforts de réconciliation, portés par l’ONU, se heurtent à cette réalité duale. Les élections censées réunifier les institutions, prévues puis reportées plusieurs fois, semblent dans une impasse totale.
À mesure que le temps passe, les deux capitales s’enracinent dans leurs prérogatives : Tripoli distribue les ressources pétrolières avec l’appui de la Banque centrale, Benghazi étend ses réseaux militaires et diplomatiques avec un discours de restauration de l’ordre.
Et maintenant ?
Tant que la communauté internationale envoie des signaux ambigus, la Libye restera prisonnière de son double visage. La reconnaissance formelle de Tripoli ne suffit plus à occulter l’influence de Benghazi. Et chaque déplacement, chaque signature d’accord, chaque photo officielle alimente le paradoxe : deux capitales, une guerre, zéro issue politique claire.
La Rédaction

