Normandie – Démonter une abbaye médiévale, numéroter ses pierres puis la reconstruire dans le parc de son château. L’idée paraît invraisemblable aujourd’hui. Elle a pourtant réellement été envisagée au début du XXe siècle pour l’abbaye de Longues-sur-Mer, dans le Calvados.
À l’origine du projet, le marquis de La Fressange, qui avait acquis une partie des ruines de l’ancienne abbaye bénédictine et ambitionnait de transférer les vestiges de son église en région parisienne.
Des pierres démontées et numérotées
Fondée au XIIe siècle, l’abbaye de Longues avait perdu une grande partie de sa fonction religieuse après la Révolution française. Devenue bien national, elle avait ensuite été transformée en exploitation agricole et plusieurs de ses bâtiments avaient progressivement disparu ou changé d’usage.
Au début des années 1910, le sort des vestiges de l’église commence à inquiéter. La presse rapporte alors que des pierres sculptées doivent être démontées, soigneusement numérotées puis transportées afin d’être remontées ailleurs.
Le projet n’avait donc rien d’une simple récupération de quelques éléments décoratifs. Il s’agissait bien de reconstituer une partie de l’édifice dans le parc d’une autre propriété.
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Une affaire qui alerte l’opinion
En février 1912, Le Journal des Débats décrit l’état du monastère et alerte sur le démantèlement annoncé de ses éléments sculptés. L’affaire prend rapidement de l’ampleur et est relayée par plusieurs publications.
À l’époque, la protection du patrimoine français est encore en pleine construction juridique. La loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques va justement renforcer considérablement les possibilités d’intervention de l’État lorsqu’un édifice présentant un intérêt patrimonial est menacé.
Le transfert rêvé par le marquis ne sera finalement jamais réalisé.
L’abbaye échappe au déménagement
Le 30 juin 1915, les ruines de la chapelle de l’abbaye de Longues sont officiellement classées au titre des monuments historiques, selon la base du ministère français de la Culture. Cette protection sera considérablement étendue en 2006 à l’ensemble de l’ancienne abbaye et à plusieurs bâtiments associés.
L’histoire est d’autant plus étonnante qu’elle appartient à une époque où le déplacement de monuments anciens n’était pas totalement exceptionnel. Des éléments architecturaux européens ont ainsi été démontés, vendus puis reconstruits ailleurs, parfois à des milliers de kilomètres de leur emplacement d’origine.
C’est notamment ce qui s’est produit avec plusieurs cloîtres médiévaux français et espagnols aujourd’hui intégrés au musée The Cloisters, à New York.
Un monument finalement resté en Normandie
L’abbaye de Longues-sur-Mer est finalement restée là où elle se trouvait depuis le Moyen Âge. Rachetée au fil du XXe siècle par plusieurs propriétaires, elle a bénéficié de travaux successifs de restauration.
Plus d’un siècle après l’étonnant projet de La Fressange, l’épisode rappelle surtout à quel point la notion de patrimoine protégé était différente au début des années 1900 : une partie d’une abbaye pouvait encore être envisagée comme un ensemble de pierres que l’on démonte, transporte et réassemble ailleurs.
Dans le Calvados, quelques articles de presse et l’intervention des pouvoirs publics auront finalement suffi à empêcher l’un des déménagements immobiliers les plus improbables de l’époque.
La Rédaction

