Le 12 mai 2025, l’aéroport international de Dulles, en Virginie, a offert le décor improbable d’une mise en scène géopolitique aussi habile que dérangeante : sous les drapeaux américains, 49 Afrikaners, blancs d’Afrique du Sud, ont été accueillis comme réfugiés politiques, salués par les plus hautes sphères du département d’État. Un décret de Donald Trump leur avait ouvert les portes de l’Amérique, au nom d’une “persécution flagrante” et d’un prétendu “génocide”.
Mais que recouvre réellement cette rhétorique ? Qui sont ces Afrikaners qui fuient une démocratie, et pourquoi leur accueil résonne-t-il comme une provocation internationale ?
Le récit inversé des colons devenus “victimes”
Descendants des premiers colons néerlandais, français et allemands arrivés au Cap au XVIIe siècle, les Afrikaners ont été les principaux artisans du système d’apartheid. Longtemps au sommet de la hiérarchie raciale sud-africaine, ils ont vu leur pouvoir reculer après l’élection de Nelson Mandela en 1994 et la fin officielle de la ségrégation.
Depuis, certains d’entre eux – notamment les plus conservateurs – entretiennent une lecture victimaire de l’histoire : dans ce récit, les anciens oppresseurs deviennent les opprimés, et la réforme agraire voulue par le gouvernement sud-africain est perçue comme une menace existentielle. L’imaginaire du “péril noir” (swart gevaar) refait surface, cette fois teinté d’un pathos nouveau : celui du “Blanc persécuté”.
AfriForum, vitrine respectable d’une idéologie radicale
À la manœuvre, un lobby très actif : AfriForum, groupe identitaire afrikaner qui se présente comme une organisation de défense des droits civiques. S’appuyant sur des données souvent sorties de leur contexte (49 fermiers blancs tués en 2023, sur environ 27 000 homicides annuels en Afrique du Sud), AfriForum alimente une campagne internationale sur le thème du “génocide blanc”, diffusée via YouTube, X (ex-Twitter), et les réseaux trumpistes.
Cette rhétorique est loin d’être marginale. Elle séduit une partie de l’extrême droite occidentale, avide de récits inversés dans lesquels l’homme blanc deviendrait la principale victime du multiculturalisme et de la redistribution. En Afrique du Sud, elle contribue à renforcer les clivages raciaux, en cultivant la peur et la défiance vis-à-vis du pouvoir majoritairement noir.
Donald Trump, protecteur de la “race en danger” ?
En accueillant ces Afrikaners aux États-Unis, Donald Trump ne fait pas qu’un geste humanitaire : il envoie un signal politique clair. Il renoue avec son socle idéologique, celui qui l’a porté au pouvoir en 2016, fait de paranoïa raciale, de révisionnisme historique et de démagogie blanche. Sa décision intervient quelques mois après que l’Afrique du Sud a déposé une plainte pour génocide contre Israël devant la Cour internationale de justice – plainte jugée “odieuse” par le milliardaire républicain.
Trump agit aussi dans un cadre électoral. À l’approche de la présidentielle de novembre, il cherche à renforcer son ancrage auprès de l’électorat évangélique blanc, des milieux survivalistes et des suprémacistes “soft”. Le soutien d’Elon Musk, né en Afrique du Sud, contribue à donner à cette cause une aura technocratique et post-idéologique : l’“expatriation” des Afrikaners serait une réponse rationnelle à un danger objectif, et non un projet racial camouflé.
Une manipulation aux échos planétaires
Le “génocide blanc” en Afrique du Sud n’existe pas. C’est une construction idéologique née dans les marges de l’extrême droite, amplifiée par des think tanks néoconservateurs et relayée par des figures médiatiques sans scrupule. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large : celle d’une réhabilitation de la suprématie blanche sous couvert de défense des minorités opprimées.
Ce renversement des rôles est d’autant plus pernicieux qu’il occulte les inégalités systémiques toujours à l’œuvre en Afrique du Sud. Selon la Banque mondiale, le pays reste le plus inégalitaire au monde : 10 % de la population détient plus de 80 % des richesses, et les Blancs contrôlaient encore 72 % des terres agricoles en 2017. Loin d’un apartheid inversé, c’est plutôt la lenteur du changement qui domine.
Derrière le masque de la persécution
L’accueil des Afrikaners par les États-Unis ne résout rien. Il brouille les lignes entre l’asile politique légitime et la complaisance envers des nostalgiques de l’apartheid. Il alimente une paranoïa raciale planétaire, dans laquelle le discours sur les “droits des Blancs” devient un cheval de Troie contre la justice sociale et les réparations historiques. Ce récit n’est pas celui d’un génocide, mais d’une mémoire contrariée, mal digérée, que certains transforment en levier politique.
La Rédaction

