La mégalopole nigériane, avec ses quelque 16 millions d’habitants, est une ville où la circulation rime avec chaos et congestion. Avec près de 1,8 million de véhicules sillonnant ses routes chaque jour, Lagos affiche une densité routière impressionnante de 226 véhicules par kilomètre, bien au-delà des moyennes mondiale et nationale. Mais au-delà des embouteillages, un fléau persiste : les délits de la route. Souvent attribués aux vendeurs ambulants, ces crimes trouvent en réalité leurs racines ailleurs.
Une stigmatisation injustifiée
Les vendeurs ambulants, qui profitent des embouteillages pour écouler leurs marchandises, sont régulièrement pointés du doigt par les autorités et certains médias. Ils seraient responsables de nombreux vols à la tire et agressions armées. Pourtant, cette stigmatisation ne résiste pas à une analyse approfondie. En tant qu’anthropologue ayant étudié de près ce phénomène, j’ai constaté que ces accusations s’appuient davantage sur des préjugés que sur des faits.
Mes recherches, menées entre 2021 et 2023, montrent que si certains crimes sont effectivement commis par des personnes se faisant passer pour des vendeurs, la majorité des délits sont perpétrés par des gangs structurés. Ces groupes profitent de la circulation dense pour s’attaquer aux automobilistes, ciblant notamment les smartphones et ordinateurs portables, objets de grande valeur économique.
Des conditions propices au crime organisé
Lagos, avec sa densité de population et ses inégalités criantes, offre un terreau fertile à la criminalité. La pauvreté croissante pousse de nombreux jeunes, souvent sans emploi et sans formation, à rejoindre ces bandes criminelles. Certains se déguisent en marchands ambulants, en mendiants ou en mécaniciens pour mieux opérer dans l’anonymat de la foule.
Mes interactions avec ces gangs, parfois sous couverture en tant que vendeur ambulant, ont révélé une organisation méthodique. Ces groupes exploitent l’absence de surveillance dans certaines zones pour orchestrer des vols en plein jour. Pendant ce temps, les véritables marchands ambulants, qui tentent simplement de gagner leur vie, subissent une criminalisation injuste.
Repenser les priorités
Les efforts des autorités, axés sur l’élimination du commerce ambulant, passent à côté du problème fondamental. Cette approche punitive néglige les causes profondes de la criminalité urbaine : le chômage, l’exclusion sociale et l’absence de perspectives économiques pour les jeunes.
Pour lutter efficacement contre les délits de la route, il est crucial d’adopter une stratégie globale. Cela implique de :
•Investir dans la formation professionnelle et le soutien à la création de petites entreprises pour les jeunes.
•Réhabiliter les membres des gangs en leur offrant des alternatives économiques viables.
•Reconnaître le rôle économique et social du commerce ambulant au lieu de le réprimer.
Une modernisation à visage humain
L’avenir de Lagos dépend de sa capacité à intégrer les populations marginalisées dans son développement. La criminalisation des vendeurs ambulants ne fait qu’accentuer les inégalités et détourner l’attention des véritables coupables : les gangs. Tant que des réformes sociales et économiques profondes ne seront pas mises en œuvre, la modernisation de Lagos continuera de coexister avec l’insécurité et l’injustice sociale.
La Rédaction

