À la fin du XIXᵉ siècle, l’Europe organisait des expositions coloniales où des peuples africains étaient présentés comme des curiosités. Parmi eux, John Calvert Nayo Bruce, originaire du Togo, s’est distingué en dirigeant le « village togolais » lors de l’Exposition coloniale de Berlin en 1896. Cette histoire, à la fois fascinante et troublante, illustre les dynamiques de pouvoir, le racisme structurel de l’époque et la manière dont la culture africaine était reconstituée pour le public européen.
Le contexte des expositions humaines et des cages
Les expositions coloniales européennes avaient pour objectif de montrer la prétendue supériorité des puissances coloniales. Ces « Völkerschauen » (expositions humaines) recréaient des villages africains et présentaient les populations colonisées comme des curiosités ethnographiques.

Certaines expositions allaient plus loin : les participants étaient placés dans des cages ou enclos, pour accentuer l’impression de « sauvagerie » ou de séparation culturelle. Ces images ont marqué les esprits et restent un symbole fort de l’objectivation et de l’exploitation des Africains.
Les cages n’étaient pas systématiquement présentes, mais lorsqu’elles l’étaient, elles servaient à :
• recréer un village africain selon la vision stéréotypée des organisateurs ;
• contrôler le public et la circulation des participants ;
• renforcer l’effet dramatique et exotique du spectacle.
Même si John Calvert Nayo Bruce ne mettait pas sa troupe en cage, ses représentations s’inscrivaient dans ce contexte général d’expositions humaines, où le spectacle et le contrôle se confondaient souvent.
John Calvert Nayo Bruce : un leader togolais en Europe
Né vers 1859 à Aného, au Togo, dans une famille royale, Nayo Bruce fut éduqué dans des écoles missionnaires allemandes et anglaises. À 16 ans, il adopta le prénom « John Calvert » lors de son baptême.
En 1888, il participa pour la première fois à une exposition humaine en Allemagne, mais c’est en 1896 qu’il se fit connaître en dirigeant la troupe togolaise pour l’Exposition coloniale de Berlin. Il organisa le « village togolais », recréant un cadre africain traditionnel avec huttes, enclos et activités quotidiennes.
Grâce à sa position de leader, il avait un certain contrôle sur l’organisation et le bien-être des participants, même si le spectacle participait toujours à l’exotisation et à l’objectivation des Africains. Les visiteurs européens percevaient les enclos et barrières comme des « cages », renforçant l’image de curiosité et de différence culturelle.

Une expérience controversée et révélatrice
Ces expositions humaines reflétaient l’exploitation et la déshumanisation des Africains. Le « village togolais » servait à divertir le public européen, souvent au prix de la dignité et de l’autonomie des participants.
Les enclos et cages, qu’ils soient réels ou symboliques, accentuaient la perception de l’Afrique comme espace exotique et étranger, manipulée pour le regard européen. Même si Nayo Bruce gérait sa troupe avec leadership, il ne pouvait échapper à cette dynamique coloniale et raciste.
Héritage et mémoire
Malgré le contexte oppressant, Nayo Bruce laissa un héritage durable. Ses descendants, dont sa fille Regina Bruce, ont joué des rôles notables au Togo, notamment dans des activités sociales et humanitaires. Son histoire reste un exemple poignant de la manière dont les Africains ont été représentés en Europe et de la complexité des relations coloniales.
Elle rappelle également que l’histoire des cages et enclos dans les expositions humaines n’est pas une anecdote, mais un élément central pour comprendre le racisme et l’exotisation des peuples africains.


John Calvert Nayo Bruce incarne une figure centrale des expositions humaines coloniales. Son parcours illustre à la fois l’ingéniosité et le courage d’un leader africain face aux structures de pouvoir européennes, tout en mettant en lumière la dimension exploitative et raciste des spectacles coloniaux. Les cages et enclos du « village togolais » rappellent que, derrière le décor ethnographique, se cachait une réalité de contrôle et d’objectivation, que l’histoire contemporaine ne doit pas oublier.
La Rédaction

