Sur les côtes atlantiques de la Gambie, le grondement des moteurs de pirogues a cédé la place aux silhouettes massives de chalutiers industriels. Depuis quelques années, les pêcheurs locaux assistent, impuissants, à la disparition progressive de leur ressource la plus précieuse : le poisson. Ce qui était autrefois une richesse partagée est devenu l’objet d’un commerce mondial opaque, dont l’Europe est l’un des principaux bénéficiaires.
Une mer vidée, des communautés appauvries
Au cœur de cette crise, deux espèces : la sardinelle et le bonga. Peu connues en dehors de l’Afrique de l’Ouest, elles forment pourtant la base de l’alimentation pour des milliers de familles gambiennes. Or, ces poissons sont aujourd’hui massivement capturés pour être transformés en farine et en huile dans des usines implantées sur la côte. Exportées vers l’Europe et la Chine, ces farines servent à nourrir des poissons d’élevage — saumons, truites, bars — destinés aux assiettes occidentales.
Les conséquences sont lourdes pour les communautés locales. Mustapha Manneh, journaliste et chercheur gambien, a documenté pendant des années les effets destructeurs de cette industrie : « Nos mers sont vidées. Les pêcheurs doivent aller de plus en plus loin, souvent au péril de leur vie. Et les femmes qui vivaient du fumage et de la vente du poisson n’ont plus rien à transformer ni à vendre. »
Une chaîne d’approvisionnement globale… mais à sens unique
Le paradoxe est criant. L’Europe promeut un modèle de consommation « durable » en développant l’aquaculture. Mais les aliments destinés à ces poissons d’élevage sont extraits à des milliers de kilomètres, souvent au détriment des écosystèmes marins et de la sécurité alimentaire en Afrique. En Gambie, des villages entiers dépendent du poisson pour leur survie. Sa disparition, accélérée par les flottes industrielles étrangères — dont beaucoup battent pavillon européen —, menace la stabilité économique et sociale du pays.
En parallèle, les usines de transformation de poisson, financées en partie par des capitaux chinois ou européens, rejettent des déchets polluants dans les eaux côtières, contribuant à la dégradation des écosystèmes marins. Cette pollution réduit encore davantage les zones de pêche accessibles aux communautés locales.
La résistance s’organise
Face à cette dépossession silencieuse, les voix s’élèvent. Des ONG locales, des pêcheurs, des femmes transformatrices, mais aussi des journalistes comme Manneh, appellent à un réveil politique. Plusieurs communautés exigent l’arrêt des accords de pêche entre la Gambie et l’Union européenne, dénonçant leur opacité et leur iniquité. D’autres demandent une traçabilité plus stricte des produits de la mer vendus en Europe.
« Derrière chaque filet de saumon dans un supermarché européen, il y a peut-être une assiette vide dans un village gambien », résume Mustapha Manneh. L’enjeu dépasse la seule Gambie. C’est toute une région, du Sénégal à la Sierra Leone, qui subit les effets de la pêche industrielle globalisée.
Une urgence étouffée
Le cas gambien met en lumière un dilemme éthique rarement évoqué : peut-on qualifier de « durable » un modèle économique qui se nourrit de l’appauvrissement des autres ? Derrière l’image lisse du poisson d’élevage « écoresponsable », se cache une chaîne d’exploitation mondialisée, où les plus faibles paient le prix fort.
Pour la Gambie, il y a urgence. Urgence à repenser la gestion des ressources halieutiques, à imposer des limites aux flottes étrangères, à protéger les droits des pêcheurs artisanaux. Mais aussi urgence pour les consommateurs européens à interroger ce qu’ils mettent dans leur assiette.
La Rédaction

